À propos de cette édition

Langue
Français
Éditeur
Hurtubise HMH
Titre et numéro de la collection
L'Arbre
Genre
Fantastique
Longueur
Roman
Format
Livre
Pagination
176
Lieu
Montréal
Année de parution
1978
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Une note de l’Éditeur, en préface, explique comment il a reçu de la main de deux bizarres individus le « récit effréné » que l’on va lire, en situant la lecture dans le registre du « doute accompli », de la « fantaisie », de l’« à peine croyable ».

Axel, en compagnie de son amie Noémie, s’installe pour un temps dans les vieux pays, plus spécialement en Alsace-Lorraine. Perdu en rase campagne, il trouve à se loger dans le village de Blâmont, « jamais sorti du Moyen-Âge », chez une vieille femme couverte de chats et dotée d’un fils d’abord invisible. Saisi d’une curieuse anomie, Axel ne réussit pas à repartir de là. Après avoir croisé au village voisin de Blâmont une très jeune fille, belle et inquiétante, il finit par s’estimer possédé : c’est elle la sorcière qui l’empêche de repartir.

Il assiste à des scènes de carnage : les chats, qui se révèlent être des automates, massacrent une demi-douzaine de personnes. Capturé par Pierot-de-peu-de-sens, le fils de la vieille, séide de la sorcière Jeanne-la-jeune-vieille, la sorcière de Blâmont, il se fait longuement expliquer par celle-ci, documents à l’appui, comment elle est en fait immortelle depuis le IXe siècle. Il parvient à s’échapper. La police le retrouve dans sa voiture accidentée, les yeux arrachés (ce qui ne l’empêche pas de rédiger son récit « d’un seul trait », lui ou son double). Le récit terminé, il se tire une balle dans la tête.

Plusieurs annexes suivent : une par Noémie, qui croit Axel pour avoir été contaminée par ses cauchemars, et qui va le suivre dans la mort avec leur enfant qui ne naîtra pas ; puis une longue lettre de Pierot-de-peu-de-sens (dans un registre de langue incompatible avec ce qu’on sait du personnage jusque-là), qui dit s’être retourné en vain contre la sorcière lorsque celle-ci a tué sa mère, et donne encore plus de preuves de sa démoniaque traversée des siècles et de l’Histoire. Une ultime note de l’Éditeur nous apprend qu’on l’a retrouvé mort, mutilé comme les autres victimes alsaciennes, et que Jeanne La Sorcière semble avoir neuf sœurs et neuf filles comme elle, qui doivent hanter notre présent.

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Commentaires

Un tel résumé du roman peut faire croire en effet qu’il se rattache sans problème au genre fantastique. Il en émet les signaux dans sa simple disposition, au départ, avec l’insistance sur la réalité de l’incroyable : le cadre « réaliste » fourni par les notes de l’éditeur en préface et postface (également en cours de récit), les « documents » en annexe. Par ailleurs, la quincaillerie mise en place est bien celle du fantastique classique : la campagne archaïque, la vieille aux chats meurtriers, la jeune et belle sorcière immortelle, la possession (que manifeste d’abord l’envahissement du narrateur par la couleur jaune), les chats automates, l’antre-laboratoire de la sorcière (alambics, cornues, reliques du passé, en particulier des livres de type « interdit », parlant de démons et de sorcellerie), le rituel énigmatique et sanglant auquel se livre la sorcière sur les cadavres (les yeux arrachés).

Mais ces deux types de marques du fantastique renvoient à une version classique et quelque peu obsolète du genre : on ne s’étonnerait pas de les trouver dans un texte datant du XIXe siècle. Or le récit est clairement placé dans la modernité (de 1978) : en ouverture, le narrateur cite Terry Riley et Tangerine Dream. Il s’exprime dans un mélange de français « littéraire », d’argot (français) et de québécois joualisant. Il vit dans un HLM avec sa compagne. On le soupçonne d’être un universitaire, à tout le moins un intellectuel : lors de son fatal voyage, il était parti chercher des livres, il s’interroge – son double s’interroge – sur « le roman de science-fiction qu’il n’aura pas le loisir de terminer » ; et les chapitres présentent en exergue des citations de Khalil Gibran comme de Boileau, Pierre Reverdy ou Gustave Flaubert – entre autres.

Par ailleurs, l’ambiance du texte ne renvoie pas tant au fantastique traditionnel que le XIXe siècle commence à défolkloriser qu’à celui du début du XXe : le narrateur est un personnage quasi lovecraftien dans son vacillement constant entre la croyance et le doute, l’acceptation et le déni, et la volonté de savoir la vérité même si elle le rendra fou. Un vacillement qui renvoie très clairement, et je dirais jusqu’à plus soif tant il est répété dans le texte, à la fameuse « hésitation » où Todorov voulait voir la marque du pur fantastique. Mais ce roman est tout sauf pur. De fait, lu aujourd’hui, quarante ans après, il peut très bien se lire comme un roman postmoderne, où les tropes du genre fantastique (et jusqu’à sa narration) sont cooptés dans un but de détachement critique, un ingrédient parmi d’autres dans un mélange bâtard inextricablement « impur » de considérations sociales, historiques, psychologiques, philosophiques et, ma foi, métaphysiques, le tout dans une langue qui se promène elle aussi dans tous les registres.

Court en filigrane une interrogation sur les rapports entre le rêve et le réel (n’est-ce pas après tout le fondement même de l’inquiétante étrangeté ?) avec cependant une vision plutôt négative du rêve comme l’indique la citation de Reverdy : « Le rêve est un tunnel qui passe sous la réalité. C’est un égout d’eau claire, mais c’est un égout. » Le narrateur semble bien plus à l’aise avec le réel – description de paysages, d’intérieurs, de personnages. Les situations d’étrangeté de plus en plus horrifiantes baignent malgré tout dans un flou sur lequel insiste le narrateur : il ne se rappelle pas, ou pas bien, il n’a pas bien vu, il en a « perdu des bouts », il perd carrément conscience plusieurs fois.

Si l’on couple ce flou avec le doute du narrateur, son refus réitéré de percevoir de l’étrange dans ce qu’il vit pour simplement le décrire comme une sorte de malaise physique ou existentiel, on a l’impression que tout ce récit est une sorte de règlement de comptes avec le genre littéraire du fantastique, ou du moins un certain fantastique – le fantastique classique que j’évoquais plus haut. Il n’est pas innocent que l’histoire soit située en Alsace-Lorraine, région longtemps tiraillée entre la France et l’envahisseur allemand – comme le Québec entre l’Angleterre et la France –, dans une campagne profonde dont on souligne à plusieurs reprises les ressemblances avec un Québec encore bien rural : ils sont tous deux enfoncés dans un héritage trop lourd, devenu un folklore dont on s’impatiente – et même celui de l’homme des bois que le narrateur évoque avec une certaine nostalgie de son enfance.

Alex est englué dans cette campagne alsacienne hors du temps où il va succomber aux machinations d’une sorcière venue du fond du passé (et elle s’appelle Jeanne – un des exergues fait explicitement référence à Jeanne d’Arc, figure quasi totémique du folklore historique français…). Enfin, après le récit cathartique bien que confus de ce qui lui est arrivé (et dont il n’est pas parvenu à convaincre la police et l’opinion publique, malgré sa mutilation), il se retire de l’équation du rêve-cauchemar fantastique par un suicide.

Il est impossible aussi de lire ce roman aujourd’hui sans songer à l’évolution subséquente de son auteur. Carpentier a certes continué à écrire des nouvelles fantastiques après ce roman – le recueil Rue Saint-Denis, par exemple. Il est resté pendant de nombreuses années dans le milieu des genres ou aux alentours, dirigeant des collectifs divers, participant à des numéros spéciaux de revues con­sacrés au fantastique, à la science-fiction, à la BD. Mais son fantastique n’est plus celui de grand-papa : des « contes », oui, mais modernes, sans refus, sans déni, sans terreur foudroyante : dans l’univers (décidément et presque amoureusement connoté québécois) où vivent ses personnages, les frontières entre le possible et l’impossible sont devenues poreuses, on peut les traverser sans que cela constitue une transgression fatale, Dieu et ses séquelles ont enfin disparu.

Restent quelques échos, mais portant plus à sourire qu’à trembler. L’ouvrage suivant de Carpentier portera l’étiquette « récits » (Du pain des oiseaux), et l’auteur basculera définitivement hors genre avec des journaux intimes, carnets de voyage, ou exploration poétique des ruelles de Montréal. Sans pourtant tomber dans le réalisme ordinaire. On peut dire qu’il a fait sienne la citation d’Henri Laborit qu’il place en exergue d’une des nouvelles de Rue Saint-Denis : « Je souhaite une culture faisant l’école buissonnière, le nez barbouillé de confiture, les cheveux en broussaille, sans pli de pantalon et cherchant à travers les taillis de l’imaginaire le sentier du désir. » (tiré de L’Éloge de la fuite).

Mais pour cela, peut-être lui fallait-il d’abord voler à travers le soleil. [ÉV]

Références

  • Spehner, Norbert, Requiem 23, p. 20-22.
  • Willemin, Patricia, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 11-12.