À propos de cette édition

Éditeur
Écrits du Canada français
Genre
Science-fiction
Longueur
Nouvelle
Paru dans
Les Écrits du Canada français 36
Pagination
123-139
Lieu
Montréal
Année de parution
1973

Résumé/Sommaire

Un prototype de robot perfectionné de sexe masculin dicte ses réflexions et états d’âme à un ordiwriter. Ernest est déçu de ses relations amoureuses avec différentes partenaires féminines. Il en attribue la cause au petit défaut de fabrication de son boulon central. Il décide de se venger de ses concepteurs et sabote les nouveaux robots de série devant suppléer à la chute du taux de natalité des humains. Ce coup d’éclat a pour effet, paradoxalement, d’amener les femmes à redécouvrir les vertus humaines des hommes. Ernest se saborde sans savoir qu’il a rendu service à l’humanité.

Commentaires

Cette nouvelle représente l’un des deux premiers textes de fiction publiés par Jacques Brossard. Elle consigne les observations d’un robot sexué sur ses expériences avec la gent féminine, le tout encadré par un prologue et un épilogue de son créateur.

Le ton est humoristique, le robot Ernest étant sujet aux contrepèteries, aux jeux de mots et aux onomatopées qui rendent compte des ratés fréquents de son programme. Ces divagations, pour amusantes qu’elles soient, polluent son discours et le rendent parfois incompréhensible. Brossard affectionne ces friandises langagières et aime bien créer des néologismes improbables (« illusions romanroussiennes », « rêveries proudhominiennes »), utiliser des mots d’une autre langue (anglais, of course, mais aussi italien et espagnol), se griser d’envolées poétiques, étirer les énumérations. Moins dosés que dans son œuvre magistrale, L’Oiseau de feu, ces effets de style – d’autres diraient tics d’écriture – agacent parfois.

Texte sous influence asimovienne en raison des questions qu’il soulève sur l’intelligence artificielle, « Le Boulon d’Ernest » contient néanmoins en germe les thèmes majeurs de son monument littéraire alors en gestation : les rapports homme-femme, l’évolution de l’espèce humaine, le libre arbitre, le pouvoir. Dans sa nouvelle, Brossard inverse la proposition de départ de L’Oiseau de feu. Ernest est une intelligence artificielle qui rappelle MO sans en posséder la puissance. Il aspire à contrôler les hommes – ou du moins à être leur égal – mais il se rendra compte qu’il est sous leur contrôle. Dans la pentalogie, les Centraliens manipulent sans vergogne les Périphériens mais les habitants de la Centrale sont eux-mêmes conditionnés et soumis à l’omnipotent MO.

Le destin d’Ernest annonce un des motifs récurrents de l’œuvre de Brossard. Les actes de révolte de ses personnages sont constamment récupérés et instrumentalisés par le pouvoir (les dirigeants de la Centrale d’une part, l’inventeur d’autre part). Combien de fois Adakhan a-t-il eu l’impression que son désir de révolution et d’affranchissement des Périphériens était manipulé ?

Dans « Le Boulon d’Ernest », l’expérience d’humanisation du robot à qui son créateur a donnée intelligence et cœur se résume à ses relations amoureuses avec les femmes. Ernest attribue ses déboires au « boulon central » qui n’est pas au diapason de sa libido et à la superficialité des femmes. Et celle qui s’annonçait pour lui « la synthèse humaine recherchée », Ysabelle, lui est enlevée pour être réservée à ses maîtres. Les dés sont pipés !

L’auteur s’aventure ici sur un terrain glissant en faisant de la sexualité le seul instrument de mesure de la réussite ou de l’échec de son robot. En prenant en compte cette seule dimension, il confine sa nouvelle au registre de la facétie cynique et satirique. Les féministes n’apprécieront pas !

Par ailleurs, cette unidimensionnalité est probablement attribuable à l’objectif premier de la création d’Ernest : redonner aux femmes le goût de procréer. Or cet enjeu majeur, le taux de natalité qui décroît dramatiquement et menace la survie de l’espèce humaine, n’est pas suffisamment développé. Le point de vue des femmes à l’égard de cette problématique, le refus d’enfanter, n’est jamais exprimé. En conséquence, la nouvelle pourra être perçue comme un pamphlet misogyne.

Mais en définitive, le véritable programme auquel souscrit Jacques Brossard dans son œuvre de science-fiction, et particulièrement dans L’Oiseau de feu, c’est Ernest qui l’exprime : « le véritable danger pour vous n’est pas dans l’homi­nisation de la machine mais dans la mécanisation de l’homme. » L’enseignement du Vieux vise justement à contrer ce danger pour amener l’Homme à une autre étape de son évolution, pour en faire un être en symbiose avec le cosmos. [CJ]