À propos de cette édition

Résumé/Sommaire
Un jeune garçon, surprotégé par ses parents, est tenu enfermé dans la maison familiale. Une fillette se présente devant le bay-window où il lit pour l’inviter à sortir. Il lui fait comprendre qu’il ne le peut pas, puis se rappelle l’existence d’un passe-partout caché quelque part. Il le trouve finalement et ouvre la porte. L’adolescente a disparu. Il se met à sa recherche et sillonne le quartier, en vain. De retour dans sa rue à la tombée de la nuit, il constate, incrédule, que sa demeure victorienne a été remplacée par un édifice moderne à logements et que l’adolescente est enfermée au rez-de-chaussée. Les deux jeunes se tiennent l’un contre l’autre, séparés par la vitre incassable, pendant des années jusqu’au jour où un rayon de lumière brise la cloison de verre. Le couple fusionne et s’envole…
Commentaires
Ce conte de Jacques Brossard se prête à diverses lectures en raison de sa symbolique très riche quoique parfois sibylline. Au départ, il y a ce double niveau de narration, le début et la fin du conte mettant en scène un couple d’adultes qui habite en face de la maison du garçon et qui sera un témoin passif des événements qui constituent le cœur du récit. Le couple adopte une position attentiste tout en rêvant d’émancipation et de liberté. On peut y voir une allégorie politique du Québec des années 1970 qui ne réussit pas à concrétiser ses aspirations à l’indépendance.
Cette lecture est appuyée par la représentation du temps inscrite en filigrane dans le récit par l’entremise de la maison. La demeure « victorienne de pierre et de brique », qui renvoie au passé, fait place à un bloc « d’appartements très modernes aux immenses baies vitrées » qui symbolise l’entrée du Québec dans la modernité au moment de la Révolution tranquille.
L’enfermement, l’empêchement, le report de la réalisation des désirs sont des thèmes récurrents dans l’œuvre de Jacques Brossard. Qu’on pense à L’Oiseau de feu. Ici, il faudra l’action de jeunes frondeurs – allusion au FLQ ? – mais surtout une intervention inespérée, voire « divine » – un rayon de lumière –, pour briser la cloison de verre et permettre enfin la fusion du couple d’enfants. La suite est étonnante puisqu’il y a un certain décalage entre la réalité de l’envol et la perception des adultes teintée d’incertitude par l’utilisation du conditionnel : « […] nous les verrions s’éloigner au-dessus de nos têtes dans une auréole cuivrée comme dans une capsule d’astronaute peinte aux couleurs du soleil levant, – nous les verrions s’élancer dans l’espace et filer vers le parc. » N’est-ce pas une image annonciatrice du décollage de la fusée dans L’Oiseau de feu, œuvre alors en gestation ?
Autre image récurrente qui obsède le couple adulte tel un fantasme : celle du parc avec sa grille dorée, ce parc qui leur apparaît inaccessible tout comme l’était pour Adakhan celui situé au centre de Manokhsor, refuge des dirigeants de la Centrale.
On peut aussi avancer que la situation des deux enfants – qui sera inversée, le garçon étant d’abord coincé à l’intérieur, puis incapable d’entrer dans l’appartement où est confinée la jeune fille – reproduit le schéma d’empêchement qui diffère pendant longtemps la communion du couple « originel » dans L’Oiseau de feu : Adakhan prisonnier de Manokhsor alors que Selvah voudrait l’aider, puis Selvah contrainte à l’abstinence par les règles de la Centrale qui interdisent le mariage entre collègues d’une même équipe.
Il est possible que j’aie extrapolé au-delà de la limite permise les liens qui rattachent ce conte d’une dizaine de pages à l’œuvre maîtresse de Brossard. Ce dernier aime bien inscrire dans son écriture des références codées qui ne sont pas facilement identifiables. Il y a assurément dans ce récit une ambivalence fondamentale dans le type d’attente illustré, celle des voisins (déplorablement passive) et celle des deux jeunes (sans compromis et portée par un projet commun), et dans la signification de la cloison de verre qui protège certes, mais isole également. Cette ambivalence caractérise depuis des années la société québécoise devant son destin.
« La Cloison de verre », qui célèbre l’innocence et l’idéalisme de la jeunesse sur fond de fable politique, fait partie d’une suite de cinq contes intitulée L’Aller-retour qui ont été écrits en 1973. La question se pose : pourquoi Jacques Brossard ne les a-t-il pas publiés avant 1978 ? [CJ]