À propos de cette édition

Langue
Français
Éditeur
Hurtubise HMH
Titre et numéro de la collection
L'Arbre
Genre
Fantastique
Longueur
Roman
Format
Livre
Pagination
202
Lieu
Montréal
Année de parution
1978
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Dans le prologue, l’auteur rencontre sur un transatlantique Oberlin, un « doux aliéné » qui lui confie le récit de ses rencontres. Au cours du premier chapitre, Oberlin Fonteneau, un corres­pondant pour des journaux régionaux, ra­conte son voyage en solitaire sur les voies ferrées d’Abitibi. Il rencontre un homme étrange qui se nomme également Oberlin Fonteneau. Puis, il retrouve son double mort gelé et décapité, mais avec un corps de vieil homme. Il découvre alors un article signé de sa propre main, annonçant l’incendie de l’hôtel et visite les personnes mentionnées sur une liste trouvée sur le corps de son double. Il perd contact avec le réel et semble n’avoir jamais quitté le train, rendu fou par la solitude.

Lorna, une prostituée âgée de Boston, croise un jeune Oberlin qui la confond avec Julie la Métisse. Après une nuit d’ébats et d’histoires, Oberlin apparaît couvert du sang de Bill, le souteneur de Lorna, et elle lui raconte sa déchéance. En sortant, ils passent devant la chambre de Bill, le cou cassé, avant de faire l’amour dans la rue. Puis, tout semble redevenir normal, la violence disparaît.

Blake, un antiquaire qui emploie Oberlin, narre le chapitre qui suit. Pour se débarrasser de son employé, il lui répète l’histoire de Simon, le voyageur aveugle, condamnant ainsi son vagabondage. Après un échange d’insultes, Oberlin court vers le zoo, où il tombe dans la cage des lynx, hallucinant Julie. Il se réveille meurtri, revient à la boutique, exalté, avant de partir retrouver Julie.

Les chapitres suivants se déroulent en Abitibi au moment de la ruée vers l’or. Dans le premier, Faustin, barbier et ancien lanceur de couteau, raconte son exploration des ruines du Châteaupierre, qui abrite une étrange communauté de femmes, dont la nudité le rend fou. Incertain de son expérience, il y retourne, change les serrures, enferme les femmes dans Châteaupierre, qu’il transforme en bordel, et construit des radeaux pour y transporter les clients. À la montée des eaux, Julie la Métisse apparaît sur l’île, ayant été coincée tout l’hiver dans la glace. Elle s’enferme dans une tour du château. Puis, surgit le jeune Oberlin à cheval, dont elle s’éprend, au désespoir de Faustin. Pour la séduire, il s’achète lui aussi un cheval, qu’il maltraite et fait entrer dans le château. Il ne fait que provoquer l’hilarité des filles, qui racontent alors leur histoire : elles sont les survivantes rendues folles par l’enfermement et la survie du grand gel, une véritable apocalypse de glace.

« Béate. Les forêts inspirées » offre la version de la femme de Faustin, qui ne croit pas à l’histoire du grand gel, évoquant des feux de forêt. Solitaire et excentrique, elle ne croit en rien, sauf aux plaisirs de la forêt et méprise les bigots. Elle raconte la nuit qui fit tout basculer : un homme attaqua Julie, puis elle fut prise d’une violente crise de pulsions sexuelles irrépressibles et auto­destructrices. Après qu’elle se fut recouchée, quelqu’un entra dans sa chambre pour la violer avec une bouteille de verre brisée. Elle fut sauvée de justesse par un guérisseur. Faustin devint alors le barbier des forestiers du coin, mais sa gaucherie (ou son sadisme) le fit amputer les visages. Pour se venger, ils le ligotèrent pour qu’il soit baladé dans la forêt glacée par des chiens loups, qui le laissèrent à la frontière de la vie et de la mort pendant des semaines. Bobina, une charmeuse de serpent et ancienne amie de Faustin, arriva au château et les avertit qu’un officier enquêtait sur les bordels, provoquant une panique, mais Béate continua sa vie paisible dans la forêt.

Le dernier chapitre est raconté par Julie la Métisse. Son village, construit sur une rivière gelée, a été détruit lorsque la glace s’est rompue. Seule survivante, elle fut sauvée par les habitantes de Châteaupierre. Réfugiée dans la tour, quelqu’un la visitait la nuit pour la violer, mais l’histoire racontée par Béate serait sans fon­dement : une crise d’épilepsie et nulle agression à la bouteille. Elle se remémore le passage d’Oberlin et sa jeunesse paisible parmi les métis.

Lorsque Bobina arriva à Châteaupierre pour annoncer que le gouvernement allait les expulser, les filles se préparèrent à partir, mais le château prit feu. Toutes s’en sortirent, sauf Faustin, mais lorsqu’elles quittèrent l’île, le corps avait disparu. Julie rejoint un village et s’y fait embaucher. Une nuit froide, elle se prend à errer dans la forêt et le gel l’endort. Elle se focalise ensuite sur l’histoire d’Oberlin, qui se réveille dans une auberge, part en voiture et heurte un lynx. Il s’arrête à un téléphone qui sonne, mais la personne (Julie) raccroche. Oberlin suit finalement Julie dans un bâtiment, où leurs retrouvailles amères sont interrompues par les habitants de Châteaupierre, qui apparaissent tels des spectres. Julie et Oberlin prennent la route sans se retourner.

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Commentaires

Le titre fait référence à des lieux et des époques qui s’entrecroisent et se confondent dans le roman, mais plus concrètement il se déroule surtout en Abitibi dans les années 1920, à l’exception de deux chapitres à Boston, c’est du moins ce que nous laissent supposer quelques indices textuels : la mention de la ruée vers l’or abitibienne, le journal Le Devoir, la présence des trains, des téléphones, des automobiles, des hôtels de passe. Si le terme Eldorado évoque bien sûr les mines d’or d’Abitibi, il fait surtout référence à cette utopie, ce non-lieu de la richesse tant espéré et fantasmé sur le territoire américain par les conquistadors espagnols. Ce lieu dont la quête vaine rend fou, comme dans le roman. Les Glaces, quant à elles, évoquent le territoire, le Grand Nord, bien sûr, celui que parcourt Oberlin sur les chemins de fer, mais aussi cette période de grand gel, prophétisé et peut-être vécu dans le récit, comme un moment fondateur, un point de bascule pour les habitantes de Châteaupierre.

Oberlin, mais aussi Simon l’aveugle, véritable Tirésias, joue régulièrement au prophète dans le récit, annonçant le grand gel ou le naufrage du navire. Or, nul naufrage littéral, seulement celui de l’esprit. De même pour l’ère glaciaire, qui a peut-être (ou non) eu lieu (ou aura lieu ?). Nous sommes toujours dans le temps et l’(ir)réalité de la prophétie, un futur conjugué au présent et pris dans les méandres des souvenirs du passé. Pour le personnage de l’auteur dans le prologue, Oberlin « n’a plus besoin de voir les choses telles qu’elles sont, il les connaît depuis déjà longtemps, comme si sa vision leur était antérieure et leur avait donné l’existence. »

L’Eldorado dans les glaces est un roman étrange, tant par l’atmosphère qu’il déploie que par la forme et structure qu’il propose. A priori, les narrateurs qui se succèdent pour raconter un récit fortement morcelé (ce qui est renforcé par les titres des chapitres) donnent l’impression tenace à la lecture que nous ne sommes pas tout à fait devant un roman, mais plutôt un recueil de nouvelles, reliées entre elles par des personnages communs. Il faut dépasser cette impression pour bien comprendre ce qui, il me semble, est tout à fait un roman fantastique de l’indétermination, mais pas tout à fait au sens où l’entendait Tzvetan Todorov, suivant Roger Caillois. Ici, l’étrange, l’effet fantastique, ne provient pas d’une incertitude entre deux explications, deux systèmes de pensée contradictoires qui se feraient la lutte au sein du texte, il vient plutôt du pacte de lecture lui-même : ce qui est incertain, c’est la narration elle-même.

Dans le prologue, le personnage de l’auteur nous fait cet avertissement : « Le lecteur pourra peut-être s’étonner et sans doute même se trouver dérouté par les brusques sentiments d’irréalité qu’inspire parfois la personne de mon compagnon de bord. Celui-ci avouera du reste lui-même avoir été saisi de ce sentiment. On le verra porter le doute sur l’ensemble des personnages dont il nous entretiendra, et presque se demander s’ils ne sont pas aussi de ces êtres dont on affirme et conteste à la fois l’existence, et dont on ignore comme du grand serpent des lochs ou de l’homme des neiges s’ils appartiennent à la fable ou à la réalité. »

Chaque chapitre est narré par un personnage différent, qui ajoute une nouvelle pierre au récit qui se construit tant bien que mal. Tout est contradictoire et contredit. À l’intérieur de chaque chapitre, les narrateurs ne semblent pas con­vaincus de ce qu’ils ont eux-mêmes vécu, en plus de contredire de manière radicale la version des autres narrateurs. Ainsi, lorsque Béate narre la nuit du viol de Julie, elle précise que son récit vient surtout du témoignage de Simon l’aveugle, alors que Julie contredit cette version, affirmant qu’elle a eu une simple crise d’épilepsie. Cette situation est tout à fait représentative du roman, son rapport au fait, au réel, à la narration, à la croyance.

À ce jeu assez courant en littérature, il faut ajouter une autre étrangeté narra­tive : les narrateurs sont des personnages du récit (intradiégétique) et écrivent à la première personne (homodiégétique) ; or, ils semblent également être omniscients. Ils nous partagent des éléments de l’histoire dont ils n’ont pas été témoins, entrent dans la tête des autres personnages et nous expriment leurs pensées et leurs sentiments. Ce jeu crée un effet de dédoublement supplémentaire, puisque ces narrateurs sont à la fois des personnages, qui ont une expérience très singulière des événements, et d’étranges dieux plus ou moins en contrôle. Un bon exemple se trouve dans le tout dernier chapitre : lorsque Julie s’endort dans la forêt gelée, sa narration quitte son propre corps pour adopter la perspective d’Oberlin, qui la recherche justement. En plus des détails sur Oberlin qu’elle ne peut qu’ignorer, elle se retrouve dans la position de décrire sa réaction aux agissements (coup de téléphone, espionnage) d’une inconnue, dont elle doit préciser qu’il s’agit d’elle-même : « Il approcha alors l’écouteur de son oreille et attendit que des sons de voix fussent à nouveau reçus dans celle-ci. Il dut percevoir un petit rire contraint qui s’interrompit sur un bourdonnement sourd le laissant stupéfait : on avait raccroché. Je dois plutôt dire : j’avais raccroché. »

La notion de double est d’ailleurs centrale dans tout le roman. Elle est thématique, narrative et générique. Surtout mise en scène dans le premier chapitre, elle ancre le roman de Chabot dans une certaine tradition du fantastique du XIXe siècle, en évoquant en particulier des auteurs comme Maupassant ou Hoffman. Il ne s’agit pas d’un fantastique du monstrueux, mais bien du trouble intérieur projeté sur un monde étrange et étranger à soi. Un monde où le moi se fractionne, se dédouble. Dans sa préface de la réédition du roman chez BQ, Élisabeth Vonarburg fait un plaidoyer pour une nouvelle catégorisation « en rapport avec la nature de leur appareillage visuel telle qu’on peut la déduire de la texture de leurs écrits. […] On pourrait alors introduire de nouveaux termes joliment inconnus dans le vocabulaire critique (parallaxe, hypermétrope, anisotropie…). Les auteurs myopes seraient ainsi par exemple ceux dont la vision d’ensemble du monde extérieur flotterait dans un flou impressionniste, mais dont les détails atteindraient à une précision de plus en plus hallucinatoire à mesure qu’on approcherait de l’intérieur ; les presbytes, au contraire… »

Elle explique que le fantastique de Denys Chabot devrait être décrit en termes de vision : le dédoublement et le décalage des perspectives sur le récit comme les deux images stéréoscopiques de la vision humaine ; la tache aveugle du récit que semble incarner Oberlin, toujours là, en périphérie, au centre, mais invisible, étonnamment absent. Et d’ailleurs, qui est Oberlin ? Vonarburg propose que celui qui hante le roman est justement le double qui a remplacé l’original, dans le premier chapitre, revisitant les adresses familières et écrivant des articles sans le savoir. Le narrateur Oberlin serait donc lui-même le double, sans le savoir. Et qu’en est-il du vieil homme à moitié fou sur le transatlantique ? Mais pour accepter cette hypothèse intéressante, il faudrait déjà admettre l’existence avérée de ce double dans le cadre du récit autrement que comme une dissociation cognitive du personnage qui perd contact avec le réel.

Le chapitre « Oberlin. Qui trouve son double se perd » se termine sur un doute, celui de la réalité même du narrateur, de sa perception du monde extérieur, qui ne semble d’ailleurs jamais attester de l’existence du double : « Et pourtant, sans vouloir m’attacher davantage à des mots inutiles, je dirai que je ne puis oublier ni atténuer l’aspect paradoxal de mon être. Les voyageurs fripés et blêmes dans le train ne m’ont pas adressé la parole depuis de si longs mois : ils ont fait comme si je n’étais pas, chair et sang, dans le même compartiment qu’eux. Je les ai pourtant tenus sous mon regard, et leurs paroles ont retenti à mes oreilles. Mais étaient-ce bien là les conditions propres à m’assurer une existence ? »

Vonarburg met également en évidence les innombrables références littéraires intertextuelles qui ponctuent et construisent ce roman aux forts accents gothiques et romantiques. Elle y voit Chateaubriand et le Marquis de Sade, Faust, Rimbaud, Don Juan et Lautréamont, mais aussi Louis Hémon, Jack London et Blaise Cendrars. J’ajouterais à cette liste Germaine Guèvremont et son Sur­venant, que semble évoquer à plusieurs reprises le personnage d’Oberlin, en particulier tel qu’il est perçu par l’antiquaire de Boston, Blake : « Oberlin […] ne m’en faisait donc pas moins la même impression que celle d’un étranger qui, sans le moindrement exposer le motif de sa visite, rentre chez vous en coup de vent, sans même se donner la peine de frapper ou de sonner, s’assied dans votre fauteuil, s’étend sous les draps de votre lit et mange dans votre assiette. De plus, non seu­lement cet inconnu refuserait de quitter les lieux, mais encore vous accuserait-il de l’encombrer avec vos manies de vouloir le faire bouger, d’intimider son immobilité ou de forcer son consentement. »

Cette survenance troublante et inopportune du nomadisme d’Oberlin dans la vie de Blake, mais aussi des autres personnages, Lorna, Julie, l’auteur du prologue, finit par mettre en scène une tension culturelle inhérente à la société nord-américaine depuis ses débuts et qui traverse différents aspects du roman : une opposition entre, d’un côté, la liberté, le mouvement et la nature sauvage pour l’explorateur, le coureur des bois et l’Amérindien et, de l’autre, la morale sédentaire chrétienne, la « civilisation » et la retenue bienséante du cultivateur, du villageois et du boutiquier bourgeois. On ne peut pas dire pour autant qu’il s’agisse d’un roman à thèse qui choisirait un camp ou l’autre comme un roman du terroir puisque les nomades sont des vagabonds devenus fous, les libertaires, des proxénètes cruels et ridicules, les Métisses quittent leur forêt pour s’enfermer dans des tours, les antiquaires sont alcooliques et paranoïaques.

En bref, L’Eldorado dans les glaces est un roman complexe et étrange, autant par l’histoire qu’il raconte que par la forme qu’il emprunte. D’une écriture soignée, il offre une version bien nord-américaine d’un fantastique moderne, loin des contes endiablés et des romans du terroir. [ED]

Prix et mentions

Prix Gibson 1978

Références

  • Gadbois, Vital, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 265-267.
  • Janelle, Claude, Solaris 29, p. 7-8.
  • Pomerleau, Luc, Solaris 92, p. 22.