À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
[8 FA ; 1 SF ; 8 HG]
Le Journal d'automne
Le Prince
L'Île aux fantômes
La Dame bleue
Les Pissenlits
La Jeune Vague
Suzanne et la mer
Le Soleil dans le ventre bleu
Le Couac orange
Suzelle et le vent
La Princesse Nébi
La Fourrure du feu
Le Ventre de la neige
L'Amour est une larme
La Nuit
Nathalie-le-parfum-rose
La Jeune Morte
Autres parutions
Commentaires
Les contes du recueil sont précédés d’un récit de 85 pages intitulé « Le Journal d’automne », qui ne relève pas de nos genres. Avant même qu’on lise les textes, la table des matières, en énumérant les titres des nouvelles, suffit à établir que Pierre Chatillon avait de la suite dans les idées. Les seize contes de ce recueil s’inscrivent à divers points dans ce qu’on pourrait appeler un spectrogramme de l’imaginaire, se déployant à partir du fantastique pur (canonique) à une extrémité, jusqu’au conte poétique à l’autre bout. Se déposant à divers endroits sur ce spectre, certains textes invitent clairement à une lecture réaliste : tel protagoniste a rêvé, tel autre est ivre-mort, ou presque. Tel conte nous propose une légende amérindienne, tel autre est une cosmogonie – brève et partielle, certes, mais bel et bien un récit des débuts de l’univers.
À l’extrémité franche du fantastique, on a « La Dame bleue », où le fantastique est tellement conventionnel que la fin de la nouvelle est nouée – antithèse d’un dénouement – dans les fils de trop nombreuses histoires enchevêtrées.
Certains contes se situent à la lisière du rêve ; on choisit de ne pas les lire comme du fantastique. Ainsi, « L’Amour est une larme », qui peut se résumer au wet dream (la locution anglaise est ici tellement plus éloquente) d’un adolescent particulièrement exalté : la jeune fille translucide qu’il ramènera dans son lit une nuit de verglas ne sera plus qu’un souvenir liquide à son réveil – « une toute petite goutte d’eau ayant la forme d’une larme ». Il en va de même du « Ventre de la neige », que l’auteur nous suggère implicitement de décoder comme un délire éthylique où la Mort, en robe de frimas, rend visite à un homme qui, loin d’être effrayé, désire s’accoupler avec elle, et l’engrosser comme dans sa jeunesse il pénétrait la neige pour, de sa semence, engendrer un soleil couleur de sang qui défierait le Maître du Nord.
Une poursuite de l’inventaire relève des contes ou légendes cosmiques, tel « La Fourrure du feu », « La Princesse Nébi » ou encore – authentiques ou non au point de vue ethnographique – des légendes amérindiennes comme « Le Couac orange ». D’autres s’avèrent plus difficiles à classer, tel « Le Soleil dans le ventre bleu », dont on peut arguer qu’il relève du réalisme magique, ou encore de l’oniro-fiction, pour citer une étiquette qui allait être formulée quelques années plus tard dans le contexte d’une polémique littéraire.
Une thématique est récurrente, celle du trajet vers le soleil, voyage aux proportions épiques comme dans « Le Prince » ou anecdotiques comme dans « Les Pissenlits » avec leur candide « échelle de lumière » déployée telle l’échelle de corde d’une expédition en montgolfière. Si le voyage ne se concrétise pas, le désir d’aller vers le soleil en tiendra lieu, soit en rêve, soit sur le plan symbolique. Pas juste d’y aller, mais de s’élancer ou de se jeter vers lui.
La mer revient aussi régulièrement, assez intimement liée au motif solaire pour qu’il soit difficile d’établir quelle thématique est la plus fréquente. Par exemple, le désir de nager vers le soleil, le reflet du soleil couchant traçant sur les vagues un véritable chemin vers l’astre rougeoyant. Le leitmotiv de la mer dans laquelle on se jette est, au moins une fois, joué dans le registre du suicide. Il est même surprenant de ne pas trouver, parmi la quinzaine de contes du recueil, une refonte du récit d’Icare, ou une allusion à lui.
Annexe de la mer, le fleuve Saint-Laurent est présent dans quelques contes, depuis son estuaire jusqu’au vaste lac Saint-Pierre. Justement dans ces textes où une mer anonyme et générique est remplacée par le Golfe Saint-Laurent ou ses prolongements, les Autochtones sont conviés au lutrin de la légende. Il arrive alors que Chatillon nomme une nation, une réserve, un lieu réel (amérindien ou québécois), et insère d’authentiques (quoique légères) touches ethnologiques.
La femme revient systématiquement, sujet obsessionnel – sinon monomaniaque – du fantastique de Chatillon. Fille, fillette ou jeune femme, aux incarnations diverses : surnaturelle, fantomatique, fantasmatique, divine ou héroïque (au sens de demi-déesse), onirique, plus rarement « réelle » (lire : ordinaire, incarnée). Elle s’avère parfois muette, mais toujours superlativement belle. Elle est souvent comparée à une fleur, quand elle n’en est pas carrément une.
Incarnations féminines ou pas, les fleurs abondent dans l’œuvre de ce conteur poète qui, chronologiquement et affectivement, appartient de plein droit à la génération du flower power.
Soulignons aussi que ces fleurs et ces belles femmes sont colorées : des filles roses, bleues, blanches (couleur de neige), et encore des filles aux cheveux rouges, roses, jaune soleil ou jaune pissenlit, bleus. Les filles bleues occupent une niche de choix sur cet autel païen : une « amante bleue », « à grands iris bleus », « la bleuité enveloppante de ses longs cheveux », « une toison de rayons bleus » – et, accessoirement, « un soleil bleu ».
Si l’on s’amuse à relever des constantes, on note que certains contes sont associés explicitement à des saisons ou des mois : l’hiver (« Le Ventre de la neige »), décembre (« L’Amour est une larme »), novembre (« Nathalie-le-parfum-de-rose »). Il reste que les saisons ensoleillées, le printemps et l’été, sont celles qui servent plus souvent de décor.
De la plume de Chatillon, on peut dire qu’elle est insouciante et jubilatoire. Insouciante, mais sans verser dans le n’importe-quoi. Dans « La Jeune Morte », Chatillon mêle surnaturel (le personnage est une ombre, un fantôme) et gestes ou sensations tangibles (pleurer, s’accroupir, remonter ses cheveux en chignon). On n’en tient pas rigueur à l’auteur, à cause des belles images prodiguées par sa plume (un buisson de roses noires poussant tête en bas dans la terre, à l’opposé d’un rosier grimpant à l’air libre sur la stèle funéraire).
Jubilatoire en ce que cette écriture atteste d’un amour des mots, des images qu’ils génèrent, sans jamais tomber dans le gnan-gnan. Elle est précurseur, peut-être, d’une certaine culture qu’on allait appeler Nouvel Âge, mais sans en être encore.
Le regard acéré d’une direction littéraire plus rigoureuse aurait décelé, à l’occasion, une carence en virgules, ou encore trois répétitions du mot « chute » en trois lignes. Mais il y a une telle grâce dans cette prose poétique, et elle procure un tel bonheur de lecture, qu’on serait bien sot de s’attarder à ses rares scories. [DS]
Références
- Chamberland, Linda, Solaris 86, p. 22.
- Larocque, François, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 406.
- Parizeau, Alice, La Presse, 16-06-1986, p. B7.