À propos de cette édition

Éditeur
Requiem
Genre
Science-fiction
Longueur
Nouvelle
Paru dans
Requiem 24
Pagination
6-11
Lieu
Longueuil
Année de parution
1978
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Des motards escortent la voiture de « Jackie, la morte en sursis ». Jackie était célèbre même avant la Troisième Guerre. Elle avait en effet été l’épouse du premier Roi de l’Amérique, John Kendy, assassiné par les membres de l’Antitout. Elle avait été congelée par son dernier amant alors qu’elle avait plus de cent ans, mais on l’a réanimée. Malheureusement, la technique de réanimation ne protège pas contre la déchéance organique, et Jackie doit se faire réparer régulièrement par les miracles de la médecine, et de la chirurgie plastique.

Ayant entendu des cris de femme, le narrateur va jeter un coup d’œil prudent sur le déroulement de l’opération, une transplantation d’organe. La patiente, réveillée, semble voir un fantôme, celui de John Kendy, son premier époux – et le narrateur en entend aussi, comme elle, la voix. Un dialogue d’outre-tombe a lieu, brièvement, et Jackie n’y résiste pas : elle meurt.

La réaction immédiate du médecin est de vouloir couvrir l’événement. Le narrateur comprend instantanément : on va se débarrasser de tous les témoins. Il s’enfuit sans attendre, réussit à échapper à ses poursuivants et file sur la route d’Hollywood, équipée sauvage pendant laquelle il fantasme sur la célébrité qui l’attend une fois qu’il aura vendu sa [sic] synopsis « aux magnats du cinémythe » ; il en a déjà le titre, Jackie, je vous aime…

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Commentaires

Le texte commence comme ce film : les motos sortant de la brume, fantomatiques. Le décor est glauque, américain dans ses toponymes (Boardwalk, Brooklyn, Broadway), futuriste dans ses détails (la Troisième Guerre et ses cratères de bombes) et son vocabulaire (les motos sont des « motomiques » ; il y aura quelques autres néologismes par la suite). Et cela finit comme un film. Mais ce n’est pas un film, c’est le prétexte à un délire baroque dont les résonances sont rétrospectivement postmodernes aujourd’hui (je ne sais pas si vous me suivez…).

Ce délire circulaire n’est malgré les apparences pas vraiment science-fictionnel : l’auteur a lu La Société du spectacle du situationniste Guy Debord (publié en 1967) et le choc va en nourrir toute sa réflexion, et son écriture, pendant très longtemps. Pour Debord, le spectaculaire « intégré » est particulièrement fort dans les démocraties spectaculaires et se caractérise par cinq traits : « Le renouvellement technologique incessant ; la fusion étatico-économique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel ». (On peut voir les convergences avec la SF, cependant…).

Et donc, ici : services secrets (dégénérés en motards gardes du corps, et le secret de la mort de Jackie, qu’il faut préserver à tout prix), experts (rôles des médecins et techniciens – le docteur Johnson, le médecin chef, son assistante, leurs acolytes), les sociétés secrètes (la « mystérieuse Coalition Communiste Catholique » du pape Jean XXIV, les Antitout qui ont assassiné John Kendy, la louche Madame Lola et son organisation semi-criminelle), le personnage de Harry O. Nassis pour la collusion État/pouvoirs économiques… Les médias enfin, et surtout, pour April, le cinéma et la télévision, ces apothéoses du médium spectaculaire manipulateur parce qu’ils dispensent des images et mettent tout en spectacle.

D’où l’omniprésence du cinéma dans le texte, que ce soit sa forme (le début et la fin en écho) ou son contenu : l’amant qui a fait congeler Jackie, l’autoproclamé « Maître du Monde », est un magnat hollywoodien, Jackie est le sujet de nombreux films et séries, Harry O. Nassis exige d’elle qu’elle porte toujours son « masque tragique », lui faisant jouer sans cesse le rôle de la Veuve éternelle. Ou encore les fantasmes hollywoodiens du narrateur quant à « sa » synopsis. Des scènes entières évoquent le cinéma de catégorie plus ou moins Z – que ce soit le réveil de Jackie la Belle au Bois Dormant dans son sarcophage de verre, qui se croise de manière explosive (littéralement) avec le réveil de The Bride of Frankenstein, la scène full gore de l’opération sanglante, ou l’apparition sépulcrale de John Kendy.

C’est que le cinéma et la télévision passent par des écrans et que les écrans en prétendant révéler… font écran, cachent, ou déguisent – April a repris au pied de la lettre le terme utilisé par Debord dans un sens figuré – et c’est ma foi un mouvement science-fictionnel ! Dans l’avenir évoqué par April, les époques se télescopent (« un présent éternel ») et l’Histoire est devenue un répertoire de légendes (ce qu’il appelle des « mythes », le mot revient presque comme une incantation, se vidant peu à peu de tout sens réel lui aussi), portées par des personnages et des lambeaux de récits plus ou moins stéréotypés, déformés par la mémoire populaire contaminée par les médias.

C’est ce qui confère au texte, lu aujourd’hui, sa saveur postmoderne, tout comme les quelques néologismes science-fictionnels ou le vocabulaire scientifique réel, le futur construit de bric et de broc avec des morceaux de clichés délibérés, ou le chapelet de figures plus ou moins à clé constituant une liste non exhaustive des amants successifs de Jackie : Bill Ballmayer, Mesu-Misou, Kim-Pong, Jean-Regis Kahn (ici, la clé est claire, et même donnée : « le grand penseur qui fit trois révolutions rien qu’en vulgarisant ses pensées » : Régis Debray croisé avec Jean-François Kahn).

On peut dire que les théories de Debord étaient prophétiques, ou du moins parfaitement en prise sur leur temps et la grande cassure de la fin des années soixante – en particulier au Québec. Et le situationnisme existe toujours, même s’il n’est plus aussi in qu’il l’était il y a quarante ans – on peut en voir les débor­dements (pardon…) dans la multiplication des théories conspirationnistes tellement à la mode de nos jours.

Mais qu’en est-il de la lecture de ce texte de Jean-Pierre April, par qui n’a pas subi l’intégralité des quarante dernières années ? Eh bien, je fais partie des survivantes, mon évaluation est biaisée, mais elle tient la route, je pense. Même si les nouvelles générations ne sont pas nécessairement à même d’en déchiffrer tous les niveaux de sens, elles devraient être capables d’apprécier le feu d’artifice verbal, l’élan férocement allègre de la narration, et l’espèce d’ambiance désinvol­tement patenteuse qui se dégage de l’ensemble, ce côté (faussement) « rafistolé avec tout ce qui vous tombe sous la main », assez québécois de l’époque, qui sera longtemps la marque de fabrique d’April, en particulier dans son recueil La Machine à explorer la fiction (1980). [ÉV]