À propos de cette édition

Résumé/Sommaire
Un vieux loup épuisé et affamé se rapproche d’un village, le soir de Noël, dans l’espoir d’y trouver sa pitance. Blessé par un chien de garde, il se glisse, curieux, dans l’église en pleine célébration de la messe de minuit. Prenant la statue de cire de l’Enfant Jésus pour un vrai nourrisson qu’il tente de dévorer, il se fait capturer par les hommes, mais il est sauvé par la pitié du curé, qui lui offre nourriture et logis. Le loup, éventuellement apprivoisé, devient l’animal de compagnie de tout le village.
Commentaires
Le conte de Claude Aubry, bien qu’exhaustivement descriptif, présente un superbe jeu de perspectives. La première moitié du récit s’acharne à mettre en place le fameux passé de chef de meute du loup Maître Griboux, en comparaison de son présent d’errance, de solitude et de pitié. Son corps décharné est longuement décrit, et le narrateur omniscient le personnifie en dévoilant ses réflexions, aussi précises que celles d’un humain. Pour un conte, tous ces détails pèsent un peu lourd, sans être inutiles. On se demande où mène l’histoire quand, enfin, Griboux s’approche du village.
Dans la deuxième moitié du récit, Aubry utilise un topos des contes québécois, l’omniprésence de l’Église catholique dans la vie des gens, pour insérer la morale de son histoire. Que le loup, déjà reconnu par les villageois comme chasseur de bétail, s’attaque à la statue de cire de Jésus dans la crèche fait symboliquement de lui l’ennemi des humains, qui mettent toute leur foi en cet enfant qui représente le Bien. Le changement de point de vue du narrateur, qui soudain se concentre sur ces hommes, transforme quelque peu le protagoniste en antagoniste.
Néanmoins, pour calmer ses paroissiens, le curé utilise la bête comme une parabole sur la charité, affirmant explicitement que parfois, les humains se comportent comme des loups. Cette parabole se marie bien à la personnification constatée plus tôt : les rôles, bien qu’ils ne soient pas échangés, laissent voir une empathie pour cet animal sauvage qui répond à ses instincts et non pas à sa conscience.
Le loup de Noël, affamé, se retrouve dans la position d’un homme vagabond. Sa recherche de nourriture tombe à point la veille de la fête où la charité est de rigueur, ce que tente justement de montrer le prêtre à ses paroissiens prêts à rejeter l’indésirable. Une aumône alors faite au loup, qui consiste en une tourtière et un ragoût de boulettes bien chauds, est un motif qui renforce la personnification, puisqu’ils n’ont rien de la viande crue habituellement mangée par cet animal. Cette offrande, ainsi que la promesse du curé de garder le loup en captivité, transforme le loup en bête apprivoisée, tels les chiens, et dont la liberté est restreinte.
La finale du conte, pour le lecteur non averti, semble tomber des nues, car l’histoire, qui allait bien finir, est suivie d’une morale douce-amère : les hommes ont transformé leur sauvage ennemi en une bête soumise, qui les sert, et presque en esclave, ce qui est représenté par le motif du collier qu’on lui met. Le récit d’Aubry devient ainsi une sorte d’allégorie de l’homme libre et marginal, indésirable qui, en acceptant de vivre selon les normes, ne devient qu’un membre de classe inférieure, toujours ostracisé, mais que les humains croient avoir rendu inoffensif par leur charité. La finale force donc le lecteur à revoir l’idée qu’il s’était fait du conte, puisqu’elle est un peu inattendue pour qui l’espérait heureuse : c’est ce qui en fait son originalité tout en risquant de laisser le lecteur mi-figue mi-raisin. [SG]