À propos de cette édition

Éditeur
Écrits du Canada français
Genre
Science-fiction
Longueur
Nouvelle
Paru dans
Les Écrits du Canada français 36
Pagination
140-155
Lieu
Montréal
Année de parution
1973

Résumé/Sommaire

« Homme d’action et d’ambition, énergique, bon vivant », Belzéphore se pique aussi de rêves et de pensée, mais il a mal au foie, et au cœur. Il est P.D.G. sur sa planète Orbim-Hadès d’un parti voué à la résurrection des anciens humanismes et doit programmer un meeting (sic) sur la primauté du corps ou de l’esprit, du naturel ou du culturel. Il se résigne à consulter un médecin. Celui-ci, du nom de Loff Tripott, découvre qu’un seul atome dans une seule molécule d’une seule cellule de son foie est responsable de ses problèmes. Le mégamicroscope révèle que cet atome (la particule désignée par la lettre grecque phi) a un noyau rouge entouré de neuf « électrons » (le médecin s’excuse de toute cette nomenclature dépassée) et que c’est la troisième particule à partir du noyau qui cause le ma­laise.

Or l’univers de Belzéphore n’est lui-même qu’une particule dans l’univers de « la voluptueuse Evv-A39µ6 », laquelle est dérangée par un minuscule bouton à l’abdomen. Son univers est lui-même une particule dans celui de Ginandro16h9, lequel va détruire la tumeur et donc l’univers d’Evv-A et donc…

Enfin, le cyborg Anthropole B sent grésiller l’un de ses fils conducteurs, il y a un parasite électronique. Il le brûle… mais cette action secrète ne va-t-elle pas le faire débrancher par son Maître ?

Commentaires

Dès les premières pages, le ton est donné : noms bizarroïdes, déluge de néo­logismes scientifiques et pseudo-scientifiques, sous-entendus coquins ou religieux grand public (Belzéphore, Lilith, Hadès, Evv-A) ou culturels pour intellos branchés de l’époque (le vieux sage Noozos peut renvoyer à la noosphère de Teilhard de Chardin, « la bande à Monod » renvoie explicitement au biologiste et biochimiste Jacques Monod). Le ton sera celui de l’humour et de la satire, avec même des notes en bas de page, comme dans les nouvelles de Jack Vance (que Brossard avait pu lire, à l’époque).

Tout lecteur habitué à la science-fiction repère immédiatement le motif du microcosme et du macrocosme, qui va être repris et amplifié en plusieurs itérations jusqu’au zoom arrière – ou avant – étourdissant, le narrateur prenant soudain la parole dans un grand vertige existentiel, envisageant même le suicide : « Je digère de plus en plus mal. Ces mondes avalés remplissent mes tubes verbaux d’une fer­mentation dont la secrète acidité me désole. […] J’inclus l’univers qui m’inclut […] Qui sait ce que révèleraient l’en-deçà, l’au-delà de ces mondes, si je pouvais, si vous pouviez, si nous pouvions… »

Ainsi se termine le texte. La question du microcosme et du macrocosme, la relation de ce qui est en haut et de ce qui est en bas turlupine les humains depuis bien avant Pascal et ses silencieux et effrayants infinis. Plus que le regard depuis Sirius utilisé par Voltaire dans Micromegas pour questionner les us et coutumes de son temps, c’est à une réflexion métaphysique qu’invite le long texte de Brossard. En 1971, au sortir des années noires du Québec, lors de la grande ouverture. Dans un déguisement explicitement science-fictionnel jusqu’à l’absurde. Les lecteurs des Écrits du Canada français se sont peut-être un peu gratté la tête…  [ÉV]