À propos de cette édition

Éditeur
Le Cercle du Livre de France
Genre
Hybride
Longueur
Recueil
Format
Livre
Pagination
213
Lieu
Montréal
Année de parution
1978
Support
Papier

Commentaires

Lorsque l’on ergote sur les origines du fan­tastique, le gothique est généralement cité comme la principale source du genre. Or, les critiques et l’institution en général (moi le premier) oublient trop souvent l’importante contribution des contes et légendes issus de la tradition orale dans la codification des thèmes et de l’atmosphère pro­prement fantastiques. C’est là une tradition littéraire trop souvent négligée ; et en cela, le recueil de Michel Bélil constitue un rappel im­portant de cet apport et ce, même si l’on devine, à la lecture, que la majeure partie des contes qui le constituent s’enracinent dans la première moitié du XXe siècle.

Les « Notes préliminaires » au début du recueil nous apprennent que ces contes ont été « recueillis à St. John’s ou dans les villages de province par un groupe de chercheurs de Memorial University dont l’auteur faisait partie » (p. 11). Le lecteur est ainsi convié à un processus de reconstruction d’une tradition orale ayant servi aux études doctorales de l’auteur, qui se pose en courroie de transmission de celles-ci. C’est donc sans surprise si les « Notes préliminaires » précisent que les notes infrapaginales sont de la main de Bélil ; et bien qu’elles soient peu nombreuses, ces dernières demeurent généralement savoureuses – en particulier celle terminant le conte « Le Transparent », qui nous apprend que le manuscrit a été trouvé « dans la commode d’une maison en démolition dans Hamilton Avenue » (p. 102). Or, puisque la nouvelle est écrite en focalisation interne par un narrateur qui avoue d’emblée être un fantôme, la note fait sourire – ou douter, ou inquiète, selon la sensibilité du lecteur.

D’ailleurs, la majorité des récits qui constituent le recueil sont écrits selon cette même focalisation interne, ce qui, somme toute, surprend ; puisqu’en prenant pour acquis que les contes ont été, justement, racontés à l’auteur par un informateur, le choix de la personnification des protagonistes en ce qui concerne la narration doit être compris comme obéissant strictement à des impératifs stylistiques – et force est d’admettre que c’est réussi.

Il en va de même pour la forme en général du recueil : Bélil écrit dans un style épuré, sans fioritures hormis en ce qui concerne les emprunts au joual afin de rendre, à travers la traduction, la sonorité de l’accent terre-neuvien – ce qu’on lui pardonne volontiers, puisque cela sied bien à l’ensemble. Chemin faisant, il réussit à construire, dans chacun des contes qui nous intéressent, une véritable atmosphère fantastique, où l’effet propre au genre m’a souvent laissé ce délicieux frisson glacé au creux de l’échine, marque du fantastique abouti. En vérité, c’est là un recueil résolument fantastique, où 17 des 20 contes qui le composent relèvent du genre, en fait foi le relevé des thèmes principaux qui suit :

Thème principal

Hiver / froid

  1. Le Passager de la nuit glacée
  2. Le Joueur de darts
  3. Celui qui se cache dans le fog
  4. Les Empreintes digitales
  5. Le Raconteux d’histoireS
  6. L’Horreurochose

• Livre / manuscrit

  1. Le Mangeur de livres
  2. Le Manuscrit caché dans une bouteille de Seven-Up
  3. Eux
  4. Popaul et Virginie
  5. Une petite fille à Nulle Yorqe

• Diable

  1. Joueur de darts
  2. Le Raconteux d’histoires
  3. L’Ordre des choses

• Métamorphose

  1. Un sujet brûlant d’actualité : Anthony Lumett
  2. Les Frères Freeman
  3. Miroir-miroir-dis-moi-qui-est-le-plus-beau

• Vampirisme /mort-vivant

  1. Eux
  2. Les Empreintes digitales
  3. Popaul et Virginie

• Créature marine

  1. Homard, où est ta victoire ?
  2. Les Frères Freeman
  3. Le Raconteux d’histoires

• Combustion spontanée

  1. Un sujet brûlant d’actualité : Anthony Lumett
  2. L’Ordre des choses

• Fantôme

  1. Le Passager de la nuit glacée
  2. Le Transparent

• Obscurité

  1. Le Passager de la nuit glacée
  2. L’Horreurochose

• Manoir / château reclus

  1. Le Mangeur de livres
  2. Miroir-miroir-dis-moi-qui-est-le-plus-beau

• Enquête

  1. Homard, où est ta victoire ?
  2. Les Empreintes digitales

Du nombre, on remarque qu’un seul thème n’appartient pas d’emblée au genre qui nous intéresse, soit le thème de l’enquête, lequel relève davantage du policier, même s’il est vrai que bon nombre de récits fantastiques, souvent parmi les meilleurs, insèrent des procédés de détection dans la diégèse. On peut également arguer que le thème le plus récurrent, celui de l’hiver et du froid en général, présent dans six nouvelles, n’appartient pas au genre ; or, il faut comprendre que celui-ci est toujours employé afin d’accentuer l’atmosphère du récit, et qu’il constitue ici un élément clé de la construction de l’effet fantastique qui se dégage de l’ensemble du recueil.

Terre-Neuve est une île connue pour ses hivers particulièrement rudes, où le courant marin du Labrador, des eaux froides en provenance de l’Arctique, accentue les précipitations de neige et les grands froids durant l’hiver, tout en créant des épisodes de brouillard dense au confluent du Gulf Stream. Froid, neige, tempête ou brume opaque : voilà la recette parfaite pour que se dégage le sublime que Burke décrivait dans Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, et que rend d’ailleurs parfaitement le conte « Celui qui se cache dans le fog » tout en lui ajoutant une note d’alcoolisme qui revient souvent tout au long des différents récits du Mangeur de livres. Après tout, que serait un recueil de contes terre-neuviens sans d’abondantes références au Screech, cette boisson locale rappelant une sorte de rhum particulièrement corsé ? Procédé qui n’est pas sans rappeler le ton général se dégageant de cet autre excellent recueil que sont Les Contes du whisky de Jean Ray.

La mention du titre, Le Mangeur de livres, nous renvoie nécessairement à la nouvelle éponyme, un excellent récit, proprement effrayant et qui donne le ton de ce qui suit. L’épilogue, centré autour de M. Bookson, en est particulièrement délicieux ; et quoique prévisible, il constitue le parfait contrepoint de l’horrible scène qui le précède immédiatement. Aussi, c’est avec une joie morbide que l’on revoit le nom de Bookson dans le conte « Les Empreintes digitales ». À ce sujet, mentionnons l’importance accordée, dans l’ensemble du recueil, aux multiples références à des personnages que le lecteur a déjà rencontrés au fil de sa lecture, créant ainsi un réseau qui relie les différents contes entre eux en une sorte de mythos angoissant.

Le lecteur est en droit de se questionner par rapport à ces références : proviennent-elles de la formulation originale des contes, ou ne sont-elles qu’un artifice de l’auteur ? Faut-il y voir une sorte de clin d’œil à Lovecraft, lequel a popularisé ce procédé où des nouvelles fantastiques s’interpellent afin de créer un mythos qui vient accentuer l’effet fantastique se dégageant de l’ensemble de la production du fantastiqueur ? La question demeure en suspens. [MRG]

Références

  • Desmeules, Georges, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 489-490.
  • Spehner, Norbert, Requiem 21, p. 12-13.