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De tous les écrivains fantastiques québécois, Jacques Brossard est probablement le plus baroque. Sa prose, dans Le Métamorfaux, est foisonnante, riche d’images somptueuses dans lesquelles l’éclat de l’or et du pourpre voisine avec la pureté du cristal et la chaleureuse lumière ambre des boiseries et des cuivres. Dans cette écriture, la variété infinie des couleurs devient pour l’auteur une palette inépuisable avec laquelle il joue comme un véritable peintre. Cette luxuriance des couleurs contribue au lyrisme de cette prose qui prend souvent des accents poétiques.
Dans la dernière nouvelle du recueil, « La Tour, la fenêtre et la ville », on a l’impression que Jacques Brossard a tenté de transposer dans une autre forme d’expression, la littérature, l’univers visuel du peintre flamand Rogier van der Weyden. Je ne connais pas ce peintre. Je ne peux donc pas juger si la nouvelle est une réussite à ce point de vue. Il est sûr, cependant, qu’une de ses toiles a servi d’inspiration à ce long cauchemar qui rappelle l’univers de Jérôme Bosch. Brossard utilise ici une technique que Fernand Ouellette explorera plus tard dans La Mort vive. Évidemment, pour apprécier pleinement ce genre de textes, il faut connaître la toile qui a servi de catalyseur à l’émotion de l’auteur et à l’écriture du récit.
C’est là une des difficultés du recueil de Brossard. L’auteur, comme Hubert Aquin, étale une telle érudition qu’on ne peut saisir toutes les subtilités de son art. Néanmoins, des thèmes majeurs s’imposent telle cette quête de la beauté, incarnée ici par une jeune femme blonde, là par la pureté du cristal. Si la dernière nouvelle résume toutes les autres, tant par son écriture que par la richesse de ses thèmes et la conception du monde qu’elle projette, elle est aussi représentative des défauts qu’on peut reprocher aux nouvelles de ce recueil, comme s’ils étaient grossis par la longueur du texte. Le rythme est très lent et parce que Brossard se complaît dans un luxe de détails et dans la description minutieuse du décor, il aime utiliser la technique des images répétitives. Il aurait pu resserrer l’écriture de sa nouvelle mais chez lui, la passion des mots le dispute constamment à la formulation des idées, à l’expression d’une conception originale de l’univers.
Il faut bien admettre, toutefois, que c’est là l’essence même de l’écriture baroque. C’est à prendre ou à laisser. Parfois, la pulsion jouissive qui le pousse à jouer avec les mots devient gratuite et des longueurs s’installent dans sa prose. Parfois, comme dans « Le Métamorfaux », grinçante satire de la justice humaine et de l’appareil judiciaire – n’oublions pas que l’auteur a une formation de juriste et est un spécialiste du droit constitutionnel –, il commet des jeux de mots faciles qui n’ajoutent rien à l’humour absurde qu’il pratique dans ce texte.
Ses meilleures nouvelles sont celles où il évite ces facilités de langage tout en condensant son propos. À mon avis, Brossard est à son meilleur dans « La Tentative », savoureuse nouvelle dans laquelle il expose avec un humour très fin les paradoxes du voyage temporel. Sa démonstration, brillante et fort amusante, est un merveilleux petit traité sur ce thème classique de la SF tout en étant un hommage ému à l’Histoire et aux anciennes civilisations.
Brossard expose dans son recueil sa conception du monde, une conception qui repose tout entier sur l’image de la sphère. Plusieurs nouvelles utilisent cette image. Dans « Le Cristal de mer », un homme cherche toute sa vie à posséder un globe de cristal qui représente pour lui la perfection, la beauté absolue, alors qu’il ne sait pas reconnaître et apprécier la générosité et l’affection de la femme qui l’assiste dans ses malheurs. Dans « Les Souffleurs de bulles », les différents narrateurs expliquent comment ils ont voulu construire leur maison au moyen d’épuisantes projections mentales. Toutes les pièces de ces maisons composent un assemblage de bulles. Dans la nouvelle qui clôt le recueil, l’observateur du manoir entreprend un grand périple en décrivant un cercle complet (un cercle vicieux ?) qui le ramène finalement à son point de départ et il prend conscience que l’univers est une sphère infinie.
L’image du globe solaire est également omniprésente dans la plupart des nouvelles. Cette figure géométrique du cercle, de la sphère, exprime des valeurs ambiguës. Elle est une représentation du monde mais aussi de l’existence. Or, il s’avère que les personnages qui ont poursuivi toute leur vie une quête d’absolu se retrouvent au même point à la fin de leur vie. Ils constatent l’inutilité de leur existence, la futilité de leurs efforts comme Pierre Rivet d’Yphe, dans « Le Clou dans le crâne », qui n’a vécu que pour son travail. À la fin de sa vie, il s’aperçoit qu’il a été floué. Son assomption n’en est que plus dérisoire et donne la mesure de l’humour grinçant de Brossard qui s’en prend à la société capitaliste et industrielle.
Parce qu’il représente un univers fermé sur lui-même, le cercle projette une valeur négative au bout de l’itinéraire du personnage. Cependant, le cercle symbolise aussi le recommencement et à ce titre, il est porteur d’espoir sans compter qu’il est associé à l’élément féminin. Qu’elle soit absente ou présente, la femme demeure la valeur sûre par excellence dans les nouvelles de Brossard même si les personnages masculins ont tendance à l’oublier. Elle possède peut-être la clef de l’équation du problème existentiel. Quoi qu’il en soit, la femme ici participe pleinement à la beauté du monde, même si celui-ci est parfois vulgaire, terne, gris et rempli d’horreurs, en éveillant la sensibilité de l’homme.
C’est pourquoi l’écriture de Brossard est marquée par la sensualité et distille un doux parfum émoustillant : « Ses genoux sont repliés, ses cuisses écartées : la vulve se déploie comme une rose incandescente portée par des doigts incarnats. » (p. 161). Il est difficile de déterminer à quel genre appartiennent les nouvelles du Métamorfaux. Science-fiction ou fantastique ? Elles sont à mi-chemin entre les deux genres, l’écriture baroque et l’humour assurant l’unité du recueil. Si les quatre premières nouvelles sont plutôt fantastiques, les trois dernières relèvent surtout de la SF. L’auteur construit alors un discours scientifique qui affecte une rigueur inattaquable tout en multipliant les clins d’œil et les astuces.
Mais qu’il emprunte à l’un ou l’autre genre, c’est toujours la réalité que Jacques Brossard cherche à saisir, cette réalité qui échappe constamment aux hommes parce qu’elle est multiple comme la vérité dans la nouvelle éponyme et en constante transformation comme le présent qui fuit sans cesse. Je conçois très bien qu’il s’agisse là d’un recueil important et précurseur au même titre que celui de Claude Mathieu dans les années 1960, La Mort exquise. [CJ]
Références
- Bernier, Conrad, La Presse, 22-01-1977, p. D-2.
- Fecteau, Mario, Temps Tôt 31, p. 36-37.
- Laforest, Marty, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec V, p. 547-548.
- Ricard, François, Le Devoir, 23-10-1976, p. 16.