À propos de cette édition

Genre
Science-fiction
Longueur
Nouvelle
Paru dans
Actualité, vol. 13, n˚ 4
Pagination
46-47, 53, 55
Lieu
Montréal
Année de parution
1973

Résumé/Sommaire

« On était au début du printemps sur Mars. » On nihilise sur « la suprématie du vide » qui reprend ses droits, l’espoir de « néant total » pour les grosses boules, « plus personne ne parlerait de cette maudite éternité […] ce serait l’immobilité absolue ».

C’est qu’on est à la fin des temps, voire même du temps, dans une galaxie ayant eu pour nombril la Terre, qui était un « genre de mammifère reproduisant à la chaîne des petits qu’elle crachait ensuite un peu partout ». Ces humains se sont transformés physiquement pour vivre ailleurs, mais « l’instinct de suicide collectif » de ces lemmings a laissé le vide s’installer, et le « vouloir survivre », après une brève heure de gloire, a également laissé la place au vide. Il ne reste plus que Mars, « par chance ou par un certain manque d’intelligence ». C’est l’avis du narrateur, Grégoire 2048.

Commentaires

Après un tel long prologue, mis en regard avec le titre, on se demande quoi attendre de ce texte. Cela se gâte aussitôt après l’incipit fleuri (sur Mars évidemment terraformée, même si le concept n’apparaît nulle part dans le texte). Le ton ne change pas ensuite : faussement désabusé, furieusement ironique, on nous décrit la Terre « vers les années 2000 », où l’essaimage des humains a eu lieu (tels « des nouveaux christs et des petits moïses »), parce que la Terre est foutue. Seuls restent quelques fêlés qui attendent l’Apocalypse, laquelle ne vient pas, mais la Terre est en ruines.

Entre-temps, on a tout maîtrisé, même la mort, et on commence à s’ennuyer. Certains migrent donc sur Mars, emportant de puissants ordinateurs (dont Grégoire 2048), pourvus d’un bagage affectif « afin de travailler en psychiatrie et en psychologie ». Dotés « d’un système de motivations autonome et indépendant », ils peuvent travailler seuls à leur propre amélioration. Grégoire 2048 a des « échanges incalculables » avec une humaine d’une grande beauté, Hélène 26. Les différences entre humains et machines s’effacent, tous sont des Martiens, ils ont conquis le temps et sont immortels, tout est « auto-réglé et contrôlé ».

Selon les études de Grégoire 2048, ce qui cause la perte de tous les univers est le « grossier syndrome de l’émotion », sans qu’il puisse départager entre amour et haine pour le plus nuisible. Heureusement, les humains s’en sont débarrassé, on est tout intellect ou tout physique. En l’an 40 000, pour fêter l’accession des Martiens, seuls survivants de l’humanité, à leur « toute-puissance », on décide d’organiser une fête grandiose ; on crée pour l’occasion un Musée imaginaire où l’on dispose des objets apportés par les uns et les autres lors de l’émigration – objets du quotidien dont le sens s’est le plus souvent perdu dans les mémoires (seuls reconnaissables, entre deux ou trois autres, un fœtus dans du formol et une dactylo).

Il y a cependant aussi un portrait de femme signé par Leonardo da Vinci. Clou du musée, parce que l’objet le plus drôle, avec ses yeux « ridicules ». La première visite du Musée tourne mal : le promoteur, Jacques 1112, est trouvé inerte. On analyse : il est mort ! Et même mort assassiné. Grégoire 2048 envoie le cadavre dans l’espace. Il en fait autant des cadavres qui suivent : on en sait pas comment gérer tous ces assassinats au Musée, ces morts inconcevables. En fin de compte, ne restent que Grégoire 2048 et Hélène 26, qui ne sont pas allés visiter le Musée. Il fait des recherches, trouve l’histoire du tableau, dont le regard et le sourire, apprend-il, rendaient les gens nerveux ou fous ; le créateur « souffrait de déséqui­libre émotif ». Hélène 26 disparaît à son tour et Grégoire 2048 décide d’aller aussi au Musée, où il la trouve morte. Il affronte alors le tableau et sent « l’arme » se glisser en lui. Il comprend, au moment de mourir, que c’est l’émotion, « l’émotion prodigieuse », qui lui fait abdiquer son immortalité.

La multiplication des fantasmes à coloration science-fictionnelle dans ce texte est assez étonnante : la colonisation vaine de l’espace – de la galaxie –, en regard de la crise environnementale qui arrive à la conscience collective à cette époque (la publication de Halte à la croissance, ouvrage résumant les esti­mations du Club de Rome, date de 1972), la régulation de la vie individuelle « au boutte » (l’expression revient à plusieurs reprises) pour ne plus laisser en l’absence de Dieu que la cérébralité ou les appétits physiques déchaînés, les ordinateurs devenant intelligents et conscients, les modifications extrêmes de l’être humain, jusqu’à la fusion humain-machine et à l’immortalité…

L’irruption de La Joconde dans le tableau, si l’on peut dire, mais surtout l’usage qui en est fait, ne peut alors que laisser perplexe. Doit-on y voir dans le Musée meurtrier la main du lointain passé et de ses émotions qui viennent malgré tout causer la disparition du dernier représentant de l’humanité ? Un « Je me souviens » mortifère, en quelque sorte ? Mais cette disparition était présentée, au tout début, comme souhaitable, et donc… [ÉV]