À propos de cette édition

Éditeur
L'Œil du Golem
Genre
Fantastique
Longueur
Nouvelle
Paru dans
L'Œil du Golem 5
Pagination
27-30
Lieu
France
Année de parution
1977

Résumé/Sommaire

Depuis quelque temps, de curieux phénomènes agitent la maison d’un homme apparemment sans histoire. Il s’y est peu à peu habitué, mais depuis le départ de son amie la veille, les choses se sont aggravées : le lait gèle alors que le frigo ne fonctionne plus, les haut-parleurs jouent du Wagner alors qu’on a mis un disque de Vivaldi, le téléphone ne fonctionne plus, et les portes sont coincées par la neige qui tombe sans arrêt. Si l’homme se résigne d’abord et accepte le tout avec une certaine philosophie, l’accumulation quotidienne des événements troublants, combinée à l’absence prolongée et imprévue de sa compagne, le plonge tranquil­lement dans une angoisse intolérable.

Première parution

Objection (L') 1974

Autres parutions

Commentaires

Voilà une nouvelle plus déroutante qu’angoissante, mais qui mérite qu’on s’y attarde au-delà d’une première impression mitigée.

Au premier degré, l’histoire semble banale. Un homme est prisonnier d’une espèce de maison hantée, dans laquelle les appareils ménagers et électroniques se dérèglent, cessent de fonctionner ou le font sporadiquement, sans logique aucune ni possibilité de contrôle par l’habitant des lieux. Même sa voiture – une Jaguar ! – ne lui obéit plus. Se sentant seul et abandonné – sa compagne est partie depuis quelques jours et il attend impatiemment son retour –, l’occupant des lieux, d’abord serein, cède peu à peu à l’angoisse, puis à la panique et à la folie.

La fable est aisément décodable, l’homme, même entouré de toute la techno­logie de pointe et des produits luxueux dernier cri, n’est rien sans la présence d’autres êtres humains. Voilà pourquoi le premier réflexe de notre prisonnier, avant de songer à réparer les machines autour de lui, est de téléphoner à Lise, son amie, puis à son voisin. Plus les appareils s’affolent, plus les communications humaines deviennent difficiles, voire nulles, et la survie impossible.

Mais une seconde interprétation, nationaliste celle-là, ne peut être négligée. Suivant celle-ci, l’homme cloîtré, et sa maison avec lui, deviennent le Québec du début des années 1970, période à laquelle la nouvelle a été publiée. Un Québec donc qui, aux prises avec une lente adaptation à la modernité post-Révolution tranquille – ici les différentes avancées technologiques –, reste enseveli sous la neige (son passé). Ainsi notre homme, appelons-le ici notre « Québécois », décide en début de nouvelle, histoire de se rassurer face à tout ce qui se détracte et se détériore autour de lui, d’écouter à la radio le discours de son futur Président (notons ici qu’il n’utilise pas le titre de « premier ministre ») qui « [lui] parlerait encore une fois de démocratie, de dignité et de liberté ».

Notre Québécois reconnaîtra même que « ses propos contre la peur [le] gê­neraient un peu mais son courage et sa lucidité [le] stimuleraient comme toujours. » Difficile, ici, de renier un évident parallèle avec le discours nationaliste de la fin des années 1960 et d’après (jusqu’à aujourd’hui !) en réaction à la peur suscitée au Québec par les forces fédéralistes opposées au projet national, symbolisées dans le texte par la prise de contrôle des ondes (donc du pouvoir) dès la page suivante, alors que la voix du Président est remplacée par une voix « lente et nasillarde » (l’allusion à Pierre Elliot Trudeau saute aux yeux) qui clame : « Peace and Order, Good Sense and Good Government, Property, Propriety and Business as Usual. ».

Le Québécois de la nouvelle réagit spontanément à cette prise de contrôle dans ce qu’il souhaite être une convaincante diatribe à son futur Président, mais sa révolte avorte dans l’œuf car il est trop occupé à régler ses problèmes domestiques : « il n’y avait sur le ruban magnétique que des sons confus et des borborygmes ». Bref, ce Québécois, trop pris avec tout se qui se dérègle dans sa propre maison et incapable d’en sortir ni de communiquer avec l’extérieur à cause de son passé, ne peut qu’y rester enfermé jusqu’à l’aliénation.

En terminant, si dans cette nouvelle Jacques Brossard n’affiche pas la plume particulièrement habile qu’on lui connaît, il nous livre toutefois un texte d’une redoutable efficacité, pour qui prendra le temps d’en dépasser le premier degré et d’en appréhender toute la dimension sociale, philosophique et politique tout en la recadrant dans la perspective historique de sa production. [PT]