À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
Par une nuit glaciale et venteuse de février, Charles-Auguste (qui deviendra Philédor après être mort et ressuscité) Beausoleil, soixante-dix ans bien comptés, installé dans une berceuse près du poêle à bois et, protégé du froid grâce à sa « combine d’hiver à grand’manches », lutte contre le sommeil en buvant du gin brûlant et en fumant une pipe de tabac fort tandis que Marguerite, sa femme, dort dans la chambre à côté. Avec l’âge, ce cultivateur entêté et grincheux du rang du Grand Saint-Esprit, près de Nicolet, s’est mis en tête de livrer combat à la mort, même s’il sait que la faucheuse l’emporte toujours, et s’il s’empêche de dormir, c’est par crainte de ne jamais se réveiller.
Cette nuit-là, comme toutes les nuits, Charles-Auguste finit néanmoins par s’assoupir, mais cette fois, un événement hors du commun s’est produit : la porte d’entrée a été défoncée, la neige s’est engouffrée dans la maison et surtout, Marguerite a disparu ! Enlevée, subodore le mari en voyant sur le sol d’énormes traces de pas, par quelque maléfique créature du nord. Le voilà donc, grimpé sur son tracteur-souffleuse et armé d’un flacon de gros gin, lancé à la recherche de sa femme, se disant que du même coup, il va « régler, une fois pour toutes, le vieux problème de l’hiver et de la mort ». En clair, le septuagénaire ambitionne, à lui seul, de chasser de la terre le froid et la mort. Rien de moins !
En chemin, notre homme se heurtera bientôt à la fureur des éléments. Il se dirige vers une lueur au loin : un camp de bûcherons, où il trouve refuge. Et Charles-Auguste, stupéfait, voit non seulement Ti-Louis Descôteaux, « le légendaire champion portageux du Saint-Maurice », en train de tirer au poignet avec un loup-garou, mais aussi, attablés dans un coin, huit bûcherons de la Chasse-Galerie !
À partir de cet instant, les événements se précipitent. Vent du Nord emporte Charles-Auguste dans un tourbillon, et notre héros se trouve tout à coup en présence de Marie-Josephte Corriveau, pendue à Québec en 1763, du géant Édouard Beaupré et de l’homme fort Jos Montferrand. Ces personnages, et d’autres, nommés Rose Latulipe, Ti-Jean-Poilu ou Alexis-le-Trotteur, aideront Charles-Auguste dans son entreprise consistant à éliminer le froid et la mort. Mais puisqu’on en est à perturber l’univers au grand complet, ne vaut-il pas mieux interpeller le « Responsable » lui-même ? La pittoresque bande, augmentée des bûcherons de la Chasse-Galerie, de treize loups-garous et de Lucifer, leur chef, se rend donc chez Dieu pour lui demander des comptes.
Commentaires
Dans Philédor Beausoleil, Pierre Chatillon s’amuse à ressusciter, à dépoussiérer et à faire parler les personnages, bien réels, à l’origine des légendes québécoises très certainement les plus populaires. Il en résulte une histoire truculente, délirante et invraisemblable où l’on verra par exemple Jos Montferrand se mettre en frais d’arrêter la course du soleil, ou la lune prendre la forme d’un immense ventre de femme retenant captives une nuée de jeunes filles, dont l’étourdie Rose Latulipe qui dansa dans les bras du diable aux premières secondes du Carême.
Le diable, Dieu et la religion sont omniprésents ici. Forcément, tant les contes et légendes du Québec sont indissociables de l’étau catholique qui a emprisonné les modestes habitants de la province pendant quelques siècles. Et Chatillon donne en somme à ces petites gens l’occasion de prendre leur revanche. Ainsi les « gars de la Chasse-Galerie » et les loups-garous plaideront leur cause auprès d’un Charles-Auguste quelque peu apeuré, lui qui, voulant retrouver sa femme, est subitement mêlé à une suite d’événements inouïs. Quant à la Corriveau, aujourd’hui ultra-féministe et révoltée du sort qu’on lui a fait subir, elle apostrophera Dieu le Père et la Vierge de façon bien sentie. « Vous avez jamais été mariée à un Louis Dodier, vous, avec un ivrogne qui vous fessait d’ssus à tour de bras p’is qui vous violait chaque soir », lance-t-elle par exemple à Marie.
Qu’il s’agisse de la Corriveau ou des autres personnages, chacun, y compris Lucifer, y va de sa diatribe, et Dieu est fortement malmené. Condition des femmes, vie au chantier, interdits sexuels : tout y passe, et le récit en vient à prendre l’allure d’un défoulement collectif. Bref, le peuple canadien-français se lève rétrospectivement, pour ainsi dire, dénonce des siècles de soumission imposée, d’obscurantisme et de misère, et revendique le droit d’entrer dans l’âge adulte, d’entrer enfin dans la vie.
Tout cela n’en est pas moins livré sur le ton de la farce bouffonne par un Pierre Chatillon à la verve rabelaisienne qui, pour narrer l’odyssée fantastique et surhumaine de son vieux cultivateur aussi grognon qu’attachant, s’inscrit dans le droit fil de la tradition orale. Conte ludique et drolatique sur le Québec rural d’autrefois, Philédor Beausoleil constitue une évocation fort plaisante de notre histoire populaire. Des fautes inexcusables, comme perclue au lieu de percluse, laissent toutefois soupçonner un travail d’édition peut-être bâclé. [FB]
Références
- Bélil, Michel, imagine…12, p. 67-68.
- Larocque, François, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 635-636.
- Parizeau, Alice, La Presse, 16-06-1986, p. B7.