À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
La Ville, dominée par le Château, un édifice de dix étages, est divisée en quatre quartiers : Grâligean, Nilaudante, Pétrajie et Coquin grimpant. Chacun a sa particularité mais plus on s’éloigne du Château, siège des services administratifs, plus la misère et la malpropreté sont visibles. Ainsi le Coquin grimpant abrite les hommes Bleus – aussi appelés les Coquins –, une espèce de sous-hommes aux capacités intellectuelles limitées. Il y a aussi les monstres qui vivent dans le feuillage du seul type d’arbres de la Ville, le natol. Et pour finir, le territoire est sillonné par des milliers de chiens qu’une loi ancienne protège car ils ont aidé les habitants, aux premiers temps de la Ville, à se débarrasser des rats qui l’envahissaient.
Depuis, même si un certain nombre de chiens disparaissent régulièrement, une fragile paix sociale se maintient. Un jour, un Coquin, poussé par la faim, transgresse l’interdit et tue un chien pour le manger. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre chez les chiens alors que les incidents du genre se multiplient. Les dirigeants canins se réunissent pour organiser leur défense tandis que les autorités de la Ville, poussées par le chef des miliciens, Kroknell, envoient des troupes dans le Coquin grimpant pour rétablir l’ordre.
Entre-temps, les chiens, terrorisés, ont répliqué aux attaques et tué plusieurs hommes en guise de représailles. Après quelques jours d’accalmie, les troupes se retirent. La nuit suivante, le massacre des chiens, auquel participe incognito Kroknell, reprend avec une fureur inégalée si bien que les morts se comptent par milliers. Pétrus, un énorme chien noir membre du Grand Conseil, s’introduit chez le chef des miliciens et l’égorge. Après quoi il se sauve avec sa femelle, la chienne de Kroknell.
Autres parutions
Commentaires
J’ai lu Les Princes pour la première fois au début de l’année 1974, quelques semaines après sa parution. Je me souviens que cette œuvre m’avait fait grande impression en raison du monde étrange et primitif qu’y dépeint Jacques Benoit. Il s’agit en fait d’un conte tant le récit est centré autour d’une seule intrigue qui culmine avec le massacre des chiens. La chronique des événements, en faisant état de l’acte à l’origine de cette escalade de violence, emprunte un point de vue neutre qui laisse le lecteur face à sa propre échelle de valeurs. C’est l’un des points forts de cette œuvre de ne pas prendre parti dans cet affrontement qui oppose les hommes aux chiens et qui fait référence à un épisode ancien comme le suggère à la fin du récit l’expression « si l’on en croit les annales ».
Toutefois, la description de l’organisation sociale des chiens, constituée d’un Grand Conseil de cinq membres, de chefs de groupes issus des différents quartiers, d’émissaires et de savants (la mémoire vivante de la société canine), démontre un niveau d’intelligence qui force l’admiration, ce dont les hommes ignorent tout. De plus, il faut bien admettre que la coexistence pacifique entre les humains et les animaux a été rompue par un homme Bleu. Le chroniqueur ne cherche pas à justifier le geste répréhensible de Ronule, poussé à cette violation de l’interdit par la misère extrême que lui et ses congénères subissent, mais le lecteur, lui, ne manquera pas de relever que les quartiers correspondent aux différentes classes sociales et que la richesse des habitants du faubourg Grâligean pourrait aider à soulager la misère des Coquins si elle était un tant soit peu répartie.
De même, il s’interrogera sur les motivations du chef des miliciens qui prend un plaisir vicieux à participer au massacre des chiens alors même qu’il se nourrit de cette viande, tout comme les habitants fortunés, devine-t-on. Et que dire du rôle équivoque de Méléba, l’aide de camp de Kroknell, qui met Ronule au défi de tuer un chien ? Quel intérêt a-t-il à provoquer une telle escalade de violence ? Et il y a les monstres qui constituent une société parallèle plus ou moins visible au même titre que celles des chiens et des humains. Benoit aurait pu développer davantage leur rôle dans cet écosystème social fragile mais il s’en garde bien, ne laissant jamais la trame narrative bifurquer à gauche ou à droite.
Science-fiction ou réalisme magique comme le suggère Michel Lord pour définir Les Princes ? Considérant le fait que les chiens ont développé une forme de communication qui leur permet de constituer une organisation sociale efficace et sophistiquée et que la chronique n’est pas datée, le réalisme magique est en effet ce qui caractérise le mieux cette œuvre singulière. Jacques Benoit affirme que le sujet lui a été inspiré par une expérience de travail dans un bidonville de Buenos Aires, où les chiens errants étaient fort nombreux, et par sa peur viscérale de ceux-ci. Je n’irais toutefois pas jusqu’à prétendre que l’influence de la littérature latino-américaine s’y fait sentir. De la même façon, y voir une allégorie de la vie montréalaise comme l’ont fait certains critiques me paraît hautement hasardeux.
Pourquoi ne pas tout simplement considérer Les Princes comme une œuvre foncièrement originale, ayant servi de creuset à plusieurs influences – dont le gore puisqu’on y trouve des scènes d’un réalisme très cru capables de susciter le dégoût – et qui n’a pas son équivalent dans les lettres québécoises au moment de sa parution ? Même aujourd’hui, les œuvres de cette nature sont rares. Je pense à Récits de Médilhault d’Anne Legault pour l’atmosphère de la ville et pour son monstre et à L’Empire bleu sang de Vic Verdier pour le rôle prépondérant joué par les chiens issus d’expériences de la laboratoire.
Au fond, l’œuvre de Jacques Benoit est un conte moral qui pose la question de notre rapport aux animaux. Tout est question de mœurs culturelles. Au Vietnam, nombreux sont les restaurants qui proposent de la viande de chien sans que cela scandalise qui que ce soit. Dans les sociétés occidentales, le chien – et, en général, les animaux de compagnie – jouit d’une immunité sacrée et bénéficie de la protection d’organismes qui militent en faveur des droits des animaux. En ce sens, Les Princes conserve sa pertinence tout en étant un récit exemplaire par son efficacité, son dépouillement stylistique, bref par la maîtrise de son écriture. Cette véritable vendetta qui oppose chiens et hommes fait ressortir le côté primitif et animal de l’homme comme c’était aussi le cas, dans une moindre mesure, dans le premier roman de Benoit, Jos Carbone. [CJ]
Références
- Lord, Michel, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec V, p. 728-730.
- Spehner, Norbert, Requiem 8, p. 15.