À propos de cette édition

Résumé/Sommaire
Le roi du peuple des Fourmis Jaunes, vivant il y a longtemps aux abords du fleuve Saint-Laurent, s’ennuie dans son royaume pacifique. Son ministre et son intendant lui proposent donc de capturer la sirène du fleuve, que le roi projette d’épouser. Prisonnière, la sirène accepte à la seule condition que celui-ci lui fasse construire un palais d’eau et mille îles dans le fleuve, un projet qui prend tant de temps qu’à la fin, le vieux roi meurt à la vue de la sirène maintenant vieille.
Commentaires
Ce conte de Claude Aubry propose une idée originale pour expliquer la formation géologique des Mille-Isles. La prémisse annonce un récit merveilleux, mais comme la trame narrative est mince, le tout est étiré par de nombreux dialogues entre le roi et ses conseillers, ce qui fait traîner en longueur le récit. Des techniques souvent croisées dans les contes, telles que la répétition de lignes de dialogue, auraient pu être mieux incorporées, car utilisées sporadiquement, elles tombent à plat et apportent peu au récit. Les dialogues engloutissent presque le cœur du conte, soit la capture de la sirène, donnant ainsi plus de place à la transformation d’un chef bon, soumis à l’ennui, en un despote mal conseillé par ceux qui l’entourent.
Étrangement, dans ce récit, ce peuple fictif qui précède les peuples autochtones du Canada subit une influence très occidentale. Les termes employés pour décrire le gouvernement du roi pourraient être tout droit sortis d’une histoire contemporaine. Il est douteux qu’un peuple plus ancien que les Iroquois et que les Hurons, qui n’a pas été mis en présence d’explorateurs et de colons européens, connaisse les concepts de roi, de ministre, d’intendant, de trône, d’impôts, de royaume et de cour, voire de révolution. Par ce lexique, Aubry souhaite donc souligner son allégorie. Le roi débonnaire, obsédé par l’idée de se distraire, se laisse inconsciemment manipuler par son ministre et son intendant, dont la soif de pouvoir les oppose.
Dans ce foisonnement de dialogues et de manigances, le motif merveilleux de la sirène tarde à se présenter. Preuve que ce nœud narratif est effacé : même si le roi est convaincu que son mariage le distrairait, il en oublie fréquemment l’idée, laquelle lui est parfois rappelée par ses conseillers, dont il suit aveuglément toutes les instructions. Pourtant, sa bonté originelle l’empêche de forcer la sirène à l’épouser, même après avoir ordonné sa capture. Il accepte donc les conditions, à première vue impraticables, imposées par cet être merveilleux. Car tous les moyens sont bons pour vaincre l’ennui, même si cela le transforme en tyran.
L’idée d’épouser la sirène vient d’ailleurs de ses conseillers, lesquels ont tout planifié. De plus, une prolepse de soixante ans accentue la quête interminable du roi, qui avait d’ailleurs tout oublié. Le conte semble donc critiquer la vanité des gens de pouvoir et leur mégalomanie qui, au bout du compte, provoquent plus de méfaits que de bienfaits. Il est d’ailleurs intéressant de constater que le conte est toujours d’actualité puisqu’il présente un peuple qui, malgré son peu d’estime de son roi, continue de lui accorder une confiance aveugle.
C’est donc dans les petites réflexions sur le pouvoir que le récit d’Aubry tire sa force, amenuisée par la longueur excessive du récit. [SG]