À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
[6 FA ; 1 HG]
Kijé-Ginébig. Le Déluge et la fille au maïs
Chagnan. Le Jeune Homme malhabilte et le canot volant
Tibishkwé-Gimind. Pareille à la mère était la fille
Cagwa-Jikwé-Achi-Nitagawinini. La Fille aux porcs-épics et le chasseur aux pouvoirs magiques
Sagana. Le Royaume de Saguenay
Wimitigoji. L'Intrus
Aji-Ji-Wa T'ching Manito-Akki. La Dernière Fois
Commentaires
Bernard Assiniwi est l’un des premiers Amérindiens à avoir investi le champ de la littérature pour donner une voix aux Premières Nations dont la culture reposait jusque-là essentiellement sur la transmission orale. Bien avant Michel Noël, Jean Ferguson et Yvon H. Couture, il a documenté dans divers ouvrages (recueils de contes, livres pour jeunes, essais et lexique) les us et coutumes, la cosmogonie et la langue des Amérindiens. Les années 1970 sont marquées par une production abondante qui aura pour effet de ranimer l’intérêt des siens pour leur culture et d’éveiller la curiosité des Blancs pour la culture des Autochtones.
Sagana, sous-titré Contes fantastiques du pays algonkin, fait partie de la production de cette décennie. Composé de sept contes, le recueil nous plonge au cœur de la cosmogonie amérindienne et expose le mode de vie traditionnel des tribus dans un style proche de la mélopée (répétition de phrases) ou de l’incantation qui crée un effet propice à l’avènement du surnaturel. Le recueil affiche une progression chronologique, les premiers récits évoquant des temps primitifs heureux, sorte d’âge d’or des nations autochtones, tandis qu’à partir du cinquième texte, on assiste à la venue de l’homme blanc au contact duquel s’ensuivent la déliquescence des valeurs spirituelles et la perte des traditions ancestrales.
Ce faisant, l’auteur fait ressentir le poids de la tragédie vécue par les Amérindiens à la suite de la venue des Européens sur leur territoire et met en opposition l’hospitalité, l’entraide et le respect de la nature des Premières Nations et la cupidité, le matérialisme et la fourberie des Blancs. À cet égard, « Wimitigoji. L’Intrus » représente le texte le plus accablant en dépeignant le comportement d’un Blanc recueilli par une tribu qui saoule les femmes avec ses belles paroles et les hommes avec l’eau-de-vie qu’il leur fait connaître. De façon probablement délibérée, Assiniwi livre cette fois-ci un récit réaliste en rupture avec le monde imaginaire et mythologique qui prévalait jusque-là.
Désormais, le monde matérialiste des étrangers contamine le mode de vie des Amérindiens et rend plus difficile la communion avec les esprits. Les manifestations du fantastique se font plus rares, ce dont témoigne avec émotion le dernier conte, « Aji-Ji-Wa T’ching Manito-Akki. La Dernière Fois ». C’est comme si l’Anish-Nah-Bé ne pouvait plus dorénavant vivre un pied dans le monde réel et un pied dans le monde des esprits et qu’il était forcé de se réfugier dans un territoire invisible et impalpable pour survivre. On le nomme Sagana, « un monde au-delà de la paix et de la guerre […] un état au-delà des dualités du monde terrestre ». Sagana est aussi le royaume mythique que Doh-Nah-Koh-Nah fait miroiter aux Français.
Évidemment, le fantastique dont il est ici question diffère de celui auquel on est habitué. Il s’abreuve à même la conception du monde des Amérindiens où cohabitent harmonieusement les esprits (les dieux de la nature) et les humains. Dans une certaine mesure, c’est l’équivalent du fantastique (ou surnaturel) religieux des contes traditionnels québécois qui présentent l’Enfant Jésus, la Vierge et divers saints intervenant dans le monde matériel pour infléchir le cours des événements.
Sagana privilégie les vertus du cœur (courage, générosité) davantage que les attributs physiques du corps – Assiniwi fait montre d’empathie envers les gens laids, malhabiles ou vivant un peu à l’écart du clan –, encore qu’il célèbre la beauté des femmes et magnifie leurs corps en insistant sur la sensualité qu’ils dégagent. Sans être somptueuse, l’écriture d’Assiniwi recèle de belles métaphores et intègre un grand nombre de mots provenant de l’algonkin qui contribuent à l’authenticité de son entreprise de réappropriation culturelle. Le lexique se révèle indispensable à la lecture. [CJ]
Références
- Destrempes, Hélène, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec V, p. 30-32.