À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
Jean B. est complètement absorbé par l’amour qu’il porte à Chiara, sa femme, une artiste qui donne des récitals un peu partout dans le monde. Longtemps après leur séparation, Jean B. continue de l’attendre, d’espérer son retour. Or, Chiara est peut-être morte, tuée par Jean B. lui-même, dans un moment d’égarement et d’aliénation mentale, comme il a tué son ami Jacques, et peut-être Pierre, et peut-être Élisabeth, la femme de ce dernier. Rien n’est certain, si ce n’est que les morts s’accumulent dans l’entourage de Jean B., à commencer par ses parents morts à Florence, dans des circonstances mystérieuses, alors qu’il avait une douzaine d’années.
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Commentaires
Après s’être forgé une solide réputation de juriste, Jacques Brossard a entrepris de se bâtir une réputation d’écrivain majeur. Il a publié un recueil de nouvelles fantastiques et de science-fiction en 1974, Le Métamorfaux, et un roman en 1976, Le Sang du souvenir. Il a ensuite fait paraître en 1979 deux extraits d’un roman en préparation, L’Oiseau de feu, dans le numéro spécial de la Nouvelle Barre du Jour consacré à la science-fiction. J’ai lu Le Sang du souvenir en 1980. Le texte qui suit reprend à peu près intégralement le commentaire que j’avais rédigé à ce moment-là. Je crois qu’il est toujours actuel.
Le Sang du souvenir est un roman composé de six fragments pratiquement autonomes, même si le narrateur, qui est aussi le personnage principal, est le même pour les six récits. Ces textes nous introduisent au cœur d’un univers où la réalité et le rêve sont intimement mêlés, sans qu’on sache exactement ce qu’il en est. Brossard pratique ici un fantastique qui naît des troubles psychotiques vécus par le personnage, un fantastique moins cérébral que celui de Louis-Philippe Hébert, mais plus étoffé et riche que celui de Michel Bélil.
Certes, on y trouve ce climat d’horreur et cette peur qui pèse sur le héros, éléments courants du genre. Cependant, ces obsessions ne sont pas gratuites et s’expliquent par le passé du personnage, son éducation et son tempérament, ce qui fait souvent défaut dans Le Mangeur de livres de Michel Bélil paru à la même époque. Le roman de Brossard ne manque pas de perspective et la progression de la « folie » de Jean B. est menée avec une belle maîtrise et un sens poussé de la gradation. Et tout cet univers insolite, parfois doucement irréel, parfois cauchemardesque, est traversé par un lyrisme peu commun dans le genre fantastique.
La fin du roman n’explique rien, ne lève pas le voile sur l’existence réelle de Jean B., ce qui déçoit l’attente du lecteur et le laisse devant une série de questions sans réponses. On reconnaît la manière de faire au cinéma d’Antonioni, surtout dans Blow-up et Profession : reporter, qui posent de pareilles énigmes sur l’identité des personnages sans les résoudre. En littérature, Jacques Brossard serait en quelque sorte le frère spirituel d’Hubert Aquin.
Le Sang du souvenir et Prochain Épisode ne sont en effet pas très éloignés l’un de l’autre. Il s’agit, dans les deux cas, de mémoires rédigés par un individu interné dans un institut psychiatrique. L’écriture sert ici de planche de salut ; elle est une défense pour l’individu parce qu’elle l’empêche de douter de lui-même, de la réalité qu’il a perçue. Elle est un rempart contre la folie envahissante qui ne pourrait que le mener au suicide.
On note chez les personnages de Brossard et d’Aquin une tentative d’échapper à leur destin par la fuite en avant ou en entrant dans la clandestinité. Il faut souligner aussi un fait qui est plus qu’une coïncidence à mon avis : à un certain moment, Jean B. s’engage avec Jacques dans une organisation qui a tout l’air d’un réseau d’espionnage. C’est là une des constantes des personnages d’Hubert Aquin que de jouer aux espions.
On pourrait continuer la liste des similitudes qu’on retrouve chez l’un et l’autre auteur mais il y a aussi des différences de taille. Le viol et le lesbianisme, présents chez Aquin, sont absents chez Brossard, de même que la dimension politique, primordiale chez l’ancien militant du RIN. Quant à la forme, Brossard utilise un style classique, aux intonations lyriques, alors qu’Aquin emploie un style moderne, aux accents flamboyants et fulgurants.
Les six récits qui composent Le Sang du souvenir sont autant de moments, d’étapes cruciales dans la vie de Jean B. Le premier, « Le Voyage de Kitnagem en Sebitna », nous présente le héros alors qu’il a une vingtaine d’années, dans les premiers temps de son mariage avec Chiara. Le deuxième récit, « La Restauration », nous transporte à l’époque où le narrateur a commencé à éprouver toutes sortes de frayeurs. Dans un restaurant de Florence, il assiste, en compagnie de Chiara, à un horrible spectacle qui traduit la bêtise meurtrière des humains : tous les clients s’entretuent jusqu’aux derniers. Le Desdémone est un microcosme de l’humanité et Jean B., âgé de treize ans, ne verra plus le monde que par cette image déformante.
Il faut préciser que cet événement a lieu pendant la guerre de 1939-1945 et que cet état de crise est particulier. Cependant, par l’importance que lui accorde l’auteur sur l’équilibre psychique de Jean, Brossard ajoute un élément social déterminant à son roman. D’ailleurs, il dresse un réquisitoire contre la guerre et ses absurdités, contre l’esprit belliqueux des militaires.
Dans le troisième récit, « Les Cases », le héros a seize ans et il arrive au collège comme pensionnaire. Le texte se présente comme une initiation, une quête de la connaissance. Jean traverse un long corridor sur lequel ouvrent plusieurs portes à gauche et à droite, chacune ayant une signification. On reconnaît là un thème classique du genre fantastique.
Les deux récits suivants, « Le Buste d’Élisabeth » et « Le Cabanon », brossent deux épisodes de la vie de Jean dans sa maturité d’homme tandis que le dernier, « La Rencontre », regroupe des indices dispersés dans les autres fragments sans fournir la clé de ce chassé-croisé inextricable qu’est l’existence du narrateur.
Bien plus, l’épilogue contredit le sens général des six textes. Dans ce post-tête, on apprend que Jean B. a été transporté à l’hôpital Jean-Prévost, après avoir été trouvé dans un état d’extrême faiblesse dans un parc. Les médecins croient qu’il s’est laissé mourir de faim. Or, les récits de Jean B. contiennent des images prémonitoires de sa propre mort. Ce vieillard au visage ensanglanté qu’il voit dans un miroir et dans ses rêves, c’est lui-même tel qu’il apparaît dans le dernier texte et tout laisse croire qu’il n’est pas mort de faim. Il aurait été assailli et tué à coups de pierre. Qui croire ?
Cette discordance entre la version des médecins et celle de Jean B. est peut-être une preuve de plus qu’il ne voit pas la réalité du même œil que tout le monde. Le diagnostic des docteurs est le suivant : « […] Jean B… paraît être demeuré prisonnier de lui-même, prisonnier de son imagination et de ses rêves dont il fut trop seul à porter le poids ; il paraît avoir traîné son enfance à ses trousses au point d’en déformer sa vie d’adulte : sans doute aurait-il voulu grandir entier sans rien perdre de cette enfance. Ses propres fantasmes, ceux-là mêmes qu’il voulait détruire symboliquement, se sont retournés contre lui. » (p. 234). Le lecteur rationnel se rangera à cet avis.
Dans cet univers schizophrénique, les femmes sont plus déterminées que les hommes. Élisabeth, Chiara et Sylvia défient leur destin tandis que Jean B., Pierre et Jacques sont prisonniers de leurs fantasmes et sont le jouet de leur destin. Peut-être sont-ils trop lucides et ne peuvent-ils supporter ce qu’ils voient parce qu’ils sont irrémédiablement seuls. Pourtant, Chiara a vécu le même traumatisme que Jean au Desdémone mais elle semble s’en sortir et mène une carrière internationale. Toutefois, elle reste énigmatique et on ne connaîtra jamais ses motivations et ses sentiments profonds.
Le Sang du souvenir est un roman exigeant, parfois agaçant, qui ne se laisse pas appréhender en une seule lecture, comme toutes ces histoires de névrose et de folie, d’ailleurs. Mais ce lyrisme amoureux qui se marie au fantastique compose un mélange original dans la littérature québécoise. Quand le fantastique n’est pas gratuit, qu’il s’appuie sur des facteurs sociaux et psychologiques, la crédibilité et l’efficacité de ce genre littéraire ne sont pas mises en doute. Quant à aimer ce roman, c’est une autre histoire. Le cœur a ses raisons que la raison ignore… [CJ]
Références
- Lord, Michel, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 729-731.
- Michon, Jacques, Le Devoir, 05-09-1987, p. C-7.