À propos de cette édition

Éditeur
Les Quinze
Genre
Science-fiction
Sous-genre
Planète
Longueur
Roman
Format
Livre
Pagination
282
Lieu
Montréal
Année de parution
1978
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Dans un futur où les techno-sciences ef­fectuent des miracles, où les gens peuvent vivre beaucoup plus vieux, surtout les très riches, et où les très riches le deviennent encore plus, la Terre a colonisé une bonne partie de son sys­tème solaire pour l’exploiter. Ce qui signifie aussi exploiter ses colonies de travailleurs. Elles se sont révoltées, et maintenant c’est la guerre. Quelque peu apeuré, Otis Flanagan III, un des vieux hyper-multimilliardaires terriens, a acheté Mars et sa neutralité avec cent de ses collègues comme lui adéquatement prolongés par les fameux miracles de la technologie (il y a quelques femmes parmi eux). En mettant en commun leurs considérables ressources, ils ont fait terraformer la planète à leur goût. Ils y vivent maintenant depuis dix ans. Un champ de force mortel, issu d’une technologie secrète, entoure la planète, la mettant à l’abri des bavures toujours possibles pendant des hostilités interplanétaires.

Il y a donc cent un vieux très vieux très riches sur Mars, chacune et chacun pourvu de son propre domaine. Ils y vivent une existence de luxe, de calme et de volupté, surtout de luxe, le plus décadent, voltigeant sans beaucoup de calme de fêtes en spectacles, servis par des milliers d’androïdes indiscernables des êtres humains excepté la couleur dorée de leur peau. La volupté est quand même de la partie : ces androïdes sont utilisés à toutes les sauces, érotiques aussi bien entendu, et ils sont si doués que sur Mars les relations physiques entre humains réels sont devenues obsolètes, à la fois ridicules et vaguement répugnantes.

Et dans son propre domaine sur cette Mars terraformée vit aussi une petite fille de neuf ans nommée Jessica. Elle a une nurse androïde, Bonie, et un animal de compagnie, le Morfou, une sorte de très gros chien mutant. Elle se joue des contes de fées en grandeur réelle avec ses androïdes. Elle est curieuse et volontaire. Et elle est importante pour tous les autres habitants de Mars : on est attentif à ce qu’elle fait, on la surveille, on lui refuse le programmeur qu’elle convoite, une boîte de commandes pour adulte ; elle a le vague sentiment qu’on lui cache quelque chose et elle est bien décidée à découvrir de quoi il s’agit.

Loin quelque part sur le théâtre des opérations militaires du côté de Ganymède, l’Impeccable, un vaisseau de ravitaillement terrien, est pris dans une embuscade ; on survit, et décide de faire demi-tour et d’abandonner Ganymède à son triste sort, au grand dam de l’ingénieur Novotny qui y a sa famille, et pour la totale déréliction de Ryland, jeune prêtre délégué par l’Église œcuménique du Salut ; celle-ci, moyennant finances, assure le soutien spirituel des forces terriennes. Mais on ne peut revenir sur Terre, où l’on sera condamné pour désertion. On erre donc sans but, tandis que le vaisseau endommagé et ses occupants se dégradent. Novotny, qui n’a plus toute sa tête, fait part à Ryland de son hypothèse : rien n’a d’importance, ils ne sont que des personnages dans un scénario imaginé par un auteur de science-fiction sadique ; il présente cette hypothèse avec assez d’autorité pour que Ryland en soit ébranlé.

Le jeune homme a cependant une idée : pourquoi ne pas atterrir sur Phobos et demander asile aux vieux milliardaires ? Il ignore qu’ils ne seraient pas les premiers et que Phobos est un cimetière d’épaves : on n’a jamais accepté aucun naufragé sur Mars. Attendant de périr sur Phobos, et étudiant la barrière, Novotny découvre qu’elle présente de très brèves failles, et aussi, incidemment, qu’elle se comporte comme du vivant. Ryland offre de plonger dans l’espace et de traverser une de ces failles, même si le pari est très risqué. S’il se présente en personne, on n’osera quand même pas refuser de les sauver !

Cependant, sur Mars où l’on continue à se divertir, un scandale fait jaser : deux des vieux « Maîtres », Malicia et Jérome, sont devenus amants, à l’ancienne, suscitant la colère jalouse de Dame Édith, dont Malicia était la complice depuis leur très lointaine adolescence. Comme ils sont les Maîtres les plus proches de Jessica, Dame Édith demande à celle-ci de les espionner ; en échange, elle lui donnera un réducteur ; comme son nom l’indique, cette petite machine réduit la taille de n’importe quoi. Jessica y enferme Bonie et se présente à une réception des Maîtres avec son Morfou garde du corps. Stupeur inquiète : elle n’est pas censée quitter son domaine. Et le réducteur est une arme des plus dangereuses entre les mains d’une enfant ! On le lui échange contre un programmeur – c’était son but – et elle retourne chez elle, triomphante.

Ryland a réussi à s’infiltrer par une des failles du champ de forces, mais il ne sait où aller. Il échoue dans le domaine de Jessica, plus exactement dans un des contes qu’elle aime à mettre en scène. Après des aventures un peu cauchemardesques qui le confortent dans l’idée que Novotny avait raison – tout ceci n’est qu’une fiction absurde –, il est rescapé et rencontre Jessica, Malicia et Jerome. On lui fait comprendre que les Maîtres n’ouvriront pas le champ de forces ; il décide donc de le désactiver, ignorant que, après deux semaines de son absence, ses compagnons le croient morts et sont repartis dans l’espace.

Son périple vers la zone où se trouve le gigantesque complexe des machines permettant la vie à la surface transformée de Mars lui fait visiter des lieux effrayants. Il est blessé dans une reproduction de Babylone occupée par des milliers d’androïdes se livrant à un culte sadomasochiste, lorsque le simulacre s’autodétruit dans une apothéose sanglante (c’était un spectacle mis en scène par un des Maîtres, mais il l’ignore). De nouveau rescapé par Jessica qui l’a suivi malgré ses demi-mensonges pour la garder à l’écart, et par Jerome et Malicia qui ont suivi Jessica, il rencontre enfin Otis Flanagan III, qui suivait tout le monde, et qui lui explique non seulement la vanité de ses efforts mais aussi le prix que risque de payer Jessica. La jalousie furieuse de Dame Édith vient encore brouiller les cartes, lorsque la vieille femme essaie de dresser les autres Maîtres contre « la cellule anarchiste de Mars », soit Otis, Malicia et Jerome, mais finalement, lorsque la vie de Jessica est en danger, Édith se repent et l’on veille en chœur, penaud et attendri, sur le sommeil de l’enfant qui se rétablit.

Loin de là, dans un acte de folie suicidaire, Novotny détruit l’Impeccable – et n’est donc pas en mesure de s’étonner lorsque l’univers semble continuer d’exister sans lui. Pourtant, on remarque bientôt « d’étranges perturbations » dans l’espace : « Personne ne disposa jamais d’assez de temps pour expliquer ce phénomène, mais on eût juré que la matière s’agitait, mal à l’aise, que les astres eux-mêmes frissonnaient ensemble et qu’ils retenaient leur souffle. »

Et Dame Édith médite misérablement au bord de la Mer martienne, seule avec une culpabilité qui refuse de la quitter, des « cadavres de fautes jamais expiées » qu’il n’existe aucun dieu pour pardonner, ignorant « que la matière autour d’elle, que sa souffrance aussi, se vidaient de leur substance. […] que l’univers entier aspirait au néant. »

Commentaires

Le roman de Bergeron est un OVNI dans les genres au Québec lorsqu’il paraît en 1978. Un OVNI qui bénéficie d’une visibilité inouïe aussi pour les genres à cette époque puisqu’il est publié par la suite en feuilleton dans Le Soleil de Québec. Un OVNI parce que l’auteur est totalement inconnu du milieu qui commence à se former autour du fanzine Requiem. Mais, pour les amateurs du genre, la nouvelle génération qui lit ce qui se publie en France et aussi, surtout, ce qui se publie en anglais, c’est la découverte d’un auteur qui, de toute évidence, a lu aussi, et assez lu même pour traiter avec une belle désinvolture des tropes chers à la SF – révolte des colonies contre la Terre marâtre, longévité artificielle et domination des riches puissants court-circuitant plus ou moins les États Nations, terraformation de planètes du système solaire, manipulations génétiques créant des mutants –, le tout sur un ton critique indiquant qu’il a bien lu les textes de la New Wave.

Et, bien sûr, il y a tous ces clins d’œil à la Mars classique de Burroughs aussi bien qu’à celle de Bradbury : canaux, créatures à la peau dorée (quoique celles-ci évoquent sans doute aussi les créatures d’or forgées par le boiteux Vulcain pour lui servir de béquilles animées). On peut même trouver des références voilées à Cordwainer Smith dans les « Maîtres » et les « Dames », dans le Morfou dont les processus mentaux semblent indiquer un degré certain de sapience, et jusque dans les contes de fées grandeur nature que met en scène Jessica, lesquels évoquent aussi la fantasy, pour faire bon compte.

Le panorama des genres de l’époque est complet : du ton ballardien de nombreux passages (la décadence luxueuse et démesurée où se complaisent les Maîtres) à l’évocation des space operas militaires en vogue à l’époque avec L’Im­peccable, mais passés à la moulinette : le Commandant est une Commandante (oh !), ex-contrebandière un peu pirate sur les bords, ivrogne et ogresse sexuelle (double oh !), et l’héroïsme n’est pas de mise à bord : on s’enfuit dès qu’on le peut. Registre pseudo-scientifique dans les rationalisations offertes des miracles technologiques qui permettent l’intrigue – avec un pas de côté sarcastique de la narration en ce qui concerne la colonisation de l’espace : « Comment avait-il pu resurgir, ce vieux scénario tellement usé par l’histoire qu’on eût pu le croire trop éculé pour servir encore au XXIe siècle ? Il commence par l’invention d’un bidule, le moteur à monopôle magnétique, qui vous ouvre tout à coup l’accès à des mondes lointains et à leur exploitation. » En même temps, pour les amateurs de science-fiction, cette mention des monopôles magnétiques – sur laquelle le texte ne s’étendra pas davantage, pas plus que sur les manipulations génétiques ni sur les processus permettant la longévité ou la terraformation de Mars –, indique clairement que l’auteur a une culture scientifique assez poussée. Qu’il choisit de traiter par-dessus la jambe, dans une optique postmoderne d’une actualité foudroyante – à l’époque, puisqu’on fait remonter la naissance de ce mouvement à 1977.

Mais c’est aussi qu’il va utiliser un autre trope postmoderne, littéraire, celui-là, pour les amateurs de science-fiction : la mise en abyme proposant une interprétation qui fait exploser le système narratif en en soulignant l’artificialité. Cette histoire a été écrite par un auteur de science-fiction, nous dit l’un des personnages par l’intermédiaire du narrateur manipulé par cet auteur de science-fiction devenu de facto personnage de son propre roman (je ne sais pas si vous me suivez). Ce genre de procédé étant fort à la mode à l’époque, plus d’un sourcil excédé s’arqua en le trouvant dans Un été de Jessica. Et pourtant. Le texte navigue toujours sournoisement autour de l’écueil, puisque Novotny, qui offre l’hypothèse, est présenté comme quelque peu dérangé mentalement par la perte des siens sur Ganymède ; et l’adhésion de Ryland n’est d’abord qu’une tentation, explicable par le total bouleversement de sa psyché après la fuite immorale de l’Impeccable, qu’il a appuyée dans son coupable désir de survivre, trahissant sa mission de prêtre. De même, lorsqu’il y adhère plus vigoureusement pendant son trek à travers le domaine onirico-fantastique de Jessica, il est dans un état de délabrement physique et psychologique avancé. Et même la finale citée plus haut conserve cette ambiguïté, cette hésitation quasi todorovienne sur la nature fantastique (au sens propre) de l’ensemble. Bref, il y en avait pour tout le monde, la science et la fiction, le milieu littéraire ignorant des genres et celui qui commençait à les cultiver.

Un été de Jessica n’est pas un parfait chef-d’œuvre, certes. La psychologie de certains personnages aurait pu être plus cohérente (la conversion de certains Maîtres, à la fin, surtout Otis Flanagan III, est maniée avec une assez grosse truelle), et on aimerait que la finale de l’intrigue soit moins résolue en style « trois coups de cuiller à pot » – la « désinvolture postmoderne » n’excuse pas tout, et le dosage du non désinvolte par rapport au désinvolte n’est pas toujours bien maîtrisé tout du long. Mais ce roman n’a pas vieilli. Il n’a pas vieilli parce que, contrairement à beaucoup d’ouvrages de SF, il n’est pas lié à l’état des connaissances spécifiques d’une époque donnée : il demeure assez flou sur les rationalisations scientifiques et se concentre sur le cadre, les personnages et leurs interactions à partir des prémisses choisies. Certains de ses thèmes redevenus d’actualité paraîtront même tout à fait contemporains aux nouveaux lecteurs, les sarcasmes de nature idéologique en particulier, sur les riches et le pouvoir – et, bien sûr, cette coloration postmoderne de l’ensemble, bien plus clairement perceptible aujourd’hui où il s’agit d’une mode parvenue à son stade ultime de diffusion culturelle.

La vision rétrospective est aisément plus claire que dans le feu de la première lecture. Je me rappelle avoir lu ce livre, la première fois, dans un élan d’incrédulité ravie – mais à l’époque je ne formulais certainement pas de manière consciente toutes les interprétations ci-dessus. Je le relis aujourd’hui avec un plaisir jubilatoire en constatant à quel point il a bien tenu la route et comme y est déjà présent le ton Bergeron, ce mélange d’onirisme poétique et de lucidité satirique nourris d’une solide culture à la fois littéraire et scientifique qu’on trouvera dans ses textes ultérieurs, par exemple le recueil Corps-machines et rêves d’anges et le roman Phaos, ou les chroniques dont il nourrira la revue Solaris (« L’Ana­chorète dilettante »), le tout faisant de l’auteur un incontournable du corpus québécois. [ÉV]

Prix et mentions

Prix Boréal 1980 (Meilleur livre)

Références

  • Carpentier, André, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec VI, p. 855-856.
  • Spehner, Norbert, Requiem 25, p. 16-17.