À propos de cette édition

Éditeur
Le Jour
Titre et numéro de la collection
Les romanciers du jour - 72
Genre
Science-fiction
Longueur
Roman
Format
Livre
Pagination
206
Lieu
Montréal
Année de parution
1971
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Jésus Tanné est un enfant du siècle, né en 2000, qui a donc la cinquantaine avancée en 2057. Il a un passé d’éminent scientifique et inventeur, ce qui lui vaut la considération du Fouvernement de l’Ednom et son recrutement pour une mission dont la nature lui apparaîtra progressivement.

Père monoparental qui veille sur son dernier-né, Stéfou, Jésus déménage dans la ville gouver­nementale d’Ibéhème quand il est embauché par le Fouvernement. L’épouse qu’on lui assigne, Marie-Vierge Charbonneau, ne dure pas, pé­rissant d’une manière qui attire l’attention sur Jésus. Innocenté, il apprend qu’on lui destine le rôle de superviseur d’une émasculation de masse des hommes de la planète, qui s’accompagnera d’une infibulation de masse des femmes, parce que « faire l’amour est devenu une perte de temps capitale » (p. 120). Il s’agit de sacrifier une génération pour sauver le monde de la surpopulation et de la pollution, tout en créant une super-race.

Les péripéties s’enchaînent, ballottant Jésus entre amis et ennemis, alliés et adversaires. Il y a le Fouvernement et son jumeau anglophone, le Govermin. Il y a les agents de ces autorités, dont le Membre Viril, le Fouverneur et Doc Céline. Il y a les Forces de l’Underground Révolutionnaire, qui s’opposent au Fou­vernement – si elles existent. Et il y a les femmes que Jésus aime, depuis longtemps ou au hasard d’une page, dont Calmoya, sa muse et mère de substitution, qui a vingt ans de plus que lui, et Bécabunga, sa fille trop sexy. Sans parler de sa femme défunte, Marie-Vierge, ressuscitée grâce au don d’un cerveau masculin.

Si la police secrète reproche à Jésus ses mauvaises fréquentations, il se tire d’effort avec un miracle en rétablissant le sein coupé d’une amazone. S’il aboutit dans un avion dont on veut le précipiter dans la mer, il est tiré d’affaire par Doc Céline. Et quand l’échéance arrive, une génération perdue sera effectivement châtrée, mais pour qu’à la nouvelle soient épargnés les camps concentrationnaires de la pensée. Comme Jésus a découvert que la transplantation de cerveaux sous ses auspices confère l’immortalité, il en fera bénéficier ceux qui souhaitent réellement apprendre une nouvelle façon de vivre, après avoir détruit « Govermin et Fouvernement, pour laisser la place aux jeunes qui attendent depuis si longtemps et avec une telle réserve d’amour en danger, que l’homme devienne enfin un homme » (p. 205).

Autres parutions

Commentaires

Digne produit de son époque, Va voir au ciel si j’y suis est autant un récit qu’un trip dans lequel il faut se laisser embarquer. Cocke aligne les scènes surréalistes ou simplement échevelées – c’est-à-dire, tirées par les cheveux… Il joue avec les mots comme Clodomir Sauvé plus tard, ou Jean-Pierre April, mais avec un rare succès. Tandis que les noms de lieu (Laertnom, Cébeuq, Ednom) sont inversés, le Gouvernement devient le Fouvernement et Jésus se fait servir du « cafédubien ». Des permutations de sons ou de syllabes métamorphosent les noms des drogues (p. 140). Quant aux allusions, citations et autres jeux de mots, ils ne se comptent plus.

L’inversion des mois et des pays introduit la distanciation nécessaire pour fonder le renversement carnavalesque d’un roman qui avoue le renversement du monde (p. 151) et qui veut aussi renverser l’ordre établi. Le procédé frise la facilité quand Cocke se contente d’inverser les noms sans raison évidente (gitane devenant « enatig », par exemple). Lorsqu’on voit passer un Sirob Naiv, toutefois, on peut soupçonner un hommage.

De fait, Cocke pratique une écriture libérée qui évoque d’autres écrivains de l’époque, comme Roger Des Roches ou Patrick Straram, voire Jean Basile, Jacques Benoit ou Jean O’Neil. En revanche, les références chrétiennes du roman l’apparentent à un ouvrage comme L’Euguélionne (1976) de Bersianik, ou même L’Oiseau de feu de Jacques Brossard, paru bien plus tard mais conçu à cette même époque. L’empreinte catholique de la culture québécoise n’a peut-être jamais été aussi présente dans sa littérature qu’à l’occasion de sa déconstruction. Personnage christique par le nom, Jésus se compare lui-même à un diable boiteux (p. 12), à l’instar peut-être de celui de Lesage au XVIIIe siècle, mais Jésus Tanné sauve quand même le monde.

Ce monde de 2057 n’est pas si différent de la réalité d’aujourd’hui. On se promène en voiture électrique (p. 21) et le Fouvernement fournit l’acide (LSD), à défaut de cannabis. Parmi les fins du monde envisagées par le jeune Jésus, il y a déjà l’effet de serre : favoriser au maximum l’action de la chaleur pour que les calottes glaciaires et la neige fondent afin que le niveau des mers augmente à tel point que les plus grandes villes de l’Ednom soient noyées. Et même un scénario de géo-ingénierie : accentuer la pollution pour que les impuretés et les poussières envoyées en plein ciel empêchent l’effet réchauffant du gaz carbonique (p. 197). C’est donc bien de la science-fiction, quelque peu en avance sur son temps.

En principe, le Québec régit le monde (p. 19), mais les mensonges des gouvernants émanent du Govermin de Nouillorque. Quelques mentions incidentes permettent de compléter le portrait, mais il reste bien des mystères sur ce futur.

Le récit est entrecoupé d’interludes érotiques, plutôt étrangers à la culture du consentement. Les femmes sont souvent réduites à des partenaires sexuelles, plus ou moins passives. Le progrès passait encore par la libération sexuelle de l’homme, et non la libération tout court de la femme, même si une féministe de passage suscite un commentaire de Jésus : « Une femme c’est comme un paysan. L’ensemble de l’idéologie et du système féodalo-patriarcal chancelle devant l’autorité des paysans quand ils se révoltent » (p. 174). Jésus ne pousse pas plus loin la réflexion.

Roman farfelu, parfois illisible et souvent superficiel, Va voir au ciel si j’y suis incarne aussi une inventivité verbale et une ouverture à tous les possibles qui manquent à des auteurs plus récents. S’il se lit comme une succession de sketchs et de scènes frappantes, au risque de noyer ses idéaux les plus sérieux, il ne tombe pas non plus dans l’humour creux parce qu’il ne perd jamais de vue la désirabilité de l’utopie. [JLT]

Références

  • Chamberland, Roger, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec V, p. 930-931.
  • Desmeules, Christian, Le Devoir, 23/24-11-2013, p. F 4.